BD hier et aujourd'hui : tireur d'élite, ou idoles des guns

Clément Solym - 14.05.2011

Bande Dessinée - tueur - position - tireur


Attention, chef d'oeuvre ! Le tome 9 de la série "Le Tueur" (Casterman) vient de paraître, et c'est une réussite totale !

Le Tueur, tome 9, chez BDFugue
Le Tueur, nous ne connaîtrons jamais son nom, car il change d'identité au gré de ses contrats et surtout, le récit est à la première personne (il n'a donc pas besoin de se nommer lui-même). Nous sommes dans la tête d'un tueur professionnel, au plus près de son raisonnement et de ses motivations ; un homme solitaire et méthodique qui a choisi ce métier très jeune tant il permet d'être indépendant et de gagner beaucoup d'argent : simplement, il est doué pour ça et cela lui réussit, parcequ’il aime le travail bien fait...

Il y a une part de revanche sociale, la volonté pour lui de mieux vivre que son père et que la moyenne des gens sur lesquels il porte un regard très dur, mais finalement sans mépris. Sa haine, il la réserve aux riches qui écrasent tout sur leur passage, aux super-puissances qui font et défont les États pauvres pour asseoir leurs intérêts financiers et politiques, aux donneurs de leçons qui oeuvrent dans le charity-business pour leur gloire...

Parce qu'il est intelligent, ses raisonnements font réfléchir, voire se révèlent séduisants.

Le scénariste Matz prête à son personnage bon nombre de ses idées et observations personnelles que l'on qualifierait de lucides, mais énoncées par le Tueur, elles deviennent cyniques ! Enfin, cyniques... elles dressent un portrait du monde dans lequel nous vivons assez terrifiants, mais nous préférons ignorer cette réalité tant elle nous dépasse, incapables de changer quoi que ce soit. Le Tueur a la beauté du Diable : on finit par penser comme lui. Mais cet homme dont on peut partager les idées est capable, comme on le voit dans un des épisodes, d'assassiner une religieuse venant au secours des pauvres dans un bidonville... Une bonne soeur, un vieillard, un enfant, c'est toujours un contrat...

Le personnage du Tueur a évolué au fil des différents cycles : on l'a suivi d'abord dans une histoire somme toute classique de porte-flingue solitaire, enchaînant les affaires, échappant aux griffes de commanditaires qui veulent l'éliminer ; il est désormais le bras armé, au gré des péripéties, de la CIA qui veut stopper la nationalisation des industries pétrolières en Amérique du Sud, puis des Cubains qui veulent s'affranchir des USA en s'alliant aux Vénézuéliens pour exploiter un gisement récemment découvert...

La position du tireur couché, sur BDFugue
Et cela plaît bien au Tueur, qui a de la sympathie pour ces maffieux qui renvoient dos à dos démocraties capitalistes et régimes communistes !


Autres temps, autre tueur, celui de la "Position du tireur couché" (Futuropolis) : Martin Terrier est un ancien mercenaire devenu tueur à gages, qui veut décrocher et finir ses jours tranquilles avec son ancienne petite amie, un personnage antipathique et assez stupide, reflet de l'univers cauchemardesque et désespéré de Jean-Patrick Manchette (grand parmi les grands chez les auteurs de romans noirs), porté par les dessins impeccables de Tardi, peuplé des "gueules" inoubliables de ses personnages. Une autre forme de constat de la noirceur du monde !