Blast : le feu d'artifice de Manu Larcenet

Clément Solym - 28.04.2011

Bande Dessinée - Blast - Manu - Larcenet


Il en faut du courage et de la volonté dans le petit milieu de la bande dessinée – cet art industriel où l'on gagne sa vie en fonction de la popularité de ses albums auprès des acheteurs – pour oser, en cours de carrière, changer de cap et partir sur de nouveaux projets, très éloignés de ceux qui ont connu le succès jusqu'alors. Peu d'auteurs de BD ont ce courage. Nombreux sont ceux qui choisissent de répéter la recette qui leur a valu le succès populaire, quitte à radoter et sombrer, trop souvent, dans la dépression.

Manu Larcenet, lui, a préféré courir le risque d'aller là où il n'était pas encore allé. Avec la série Blast, un projet en cinq épais volumes, dont il a entamé la publication en 2009 aux Editions Dargaud, se lance dans un nouveau projet à mille lieues des réjouissantes séries qu'il a animées pendant des années, comme le Bill Baroud qu'il a créé pour Fluide Glacial (et que l'éditeur réédite en intégrale Or Série de petit format ce printemps, qui reste désopilante quelle que soit la taille) ou le Retour à la Terre réalisé en tandem avec Jean-Yves Ferri dans la collection Poisson Pilote. Certes, avec Le Combat ordinaire, Larcenet avait déjà fait un premier pas en direction d'un univers plus sombre, imprégné de réalisme social et d'engagement humain, le premier tome de la série avait d'ailleurs très justement été récompensé à Angoulême. Mais ce n'était qu'un premier petit pas, on le constate aujourd'hui.

Le grand saut était encore à venir.

Avec Blast, Larcenet plonge corps et âme, dessin et scénario, dans le roman le plus noir et les tréfonds les plus sombres de l'âme humaine. Il ne perd pas pour autant l'humour, le décalage et le sens de l'incongru qui ont nourri ses albums. Il se permet au contraire de les mêler à de nouveaux ingrédients, plus terribles et plus profonds, sans doute, mais pas inconciliables, comme il le démontre superbement. Les fulgurances et les beautés ressortent d'autant mieux sur un fond presque uniformément noir.

Le deuxième tome vient d'arriver en librairie, il confirme à la fois la maturité du projet et celle, époustouflante, dont son auteur fait preuve.
Le récit repose toujours l'interrogatoire d'un obèse en garde à vue, Polza Mancini, 39 ans, accusé de meurtre et qui, petit à petit, déroule le fil crasseux de son existence. Les deux policiers qui l'interrogent ne savent pas vers où ils doivent le guider ; ils ont peur avant tout que le personnage ne se taise, alors ils le laissent déballer son sac. Et on peut dire qu'ils sont servis. Il y a du sordide, bien sûr, de la violence, de l'alcool, du sexe pas toujours consenti, mais aussi du sublime, des moments d'échappée, des lueurs de bonheur et des fulgurances soudaines, des jets de couleur au sein des planches en noir et blanc, quand le personnage principal subit des sortes d'illumination, d'hallucinations mystiques. Le blast, comme il l'appelle.

Pour évoquer cet univers complexe, Larcenet ne ménage pas sa peine, il se permet toutes les figures : longues planches sans paroles, dessins en pleine page, tantôt noir et blanc au trait tantôt balayés par des ancrages impressionnants. Il convoque des figures de mastodontes : un éléphant sorti de nulle part, les têtes géantes de l'île de Pâques et les confronte avec la candeur de dessins d'enfants gribouillés au feutre. Un grand bordel ? Loin de là. Plutôt un feu d'artifices qui coupe le souffle par moments.

Bien entendu, il est encore trop tôt dans la série pour affirmer avec certitude que tout cela tient la route, que les révélations de Polza Mancini sont à la hauteur du dessin torturé, sauvage et libre de Larcenet. Mais on peut déjà affirmer que l'auteur parvient à encore bousculer ses lecteurs et les mener toujours plus loin dans la défonce et la déchéance.

On a peur d'imaginer la suite.

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