Carnet du Pérou : voyage autour de mon moteur de recherche

Nicolas Ancion - 17.02.2014

Bande Dessinée - Fabcaro - Pérou - 6 pieds sous terre


La BD de reportage et le documentaire dessiné ont le vent en poupe. La revue XXI leur consacre un chapitre à chaque numéro, les éditeurs et les libraires leur offrent une belle visibilité, la radio en raffole et les lecteurs en redemandent. Avec ce genre bien codifié, la bande dessinée semble offrir des gages de sérieux et de maturité qui rassurent les lecteurs peu férus de cases et de bulles. Comme si, avec le reportage, la BD devenait vraiment adulte aux yeux du grand public.

 

 

Tout cela, c'était avant. Avant que Fabcaro, scénariste et dessinateur rigolo, ne se permette de venir fourrer ses pattes et ses pinceaux dans le petit pré carré des dessinateurs au long cours. Son « Carnet du Pérou » est à la BD de voyage ce que « Le voyage autour de ma chambre » a été au récit d'exploration exotique : un délice de second degré.

 

 

Lama, en Amérique

Fabcaro, en plein questionnement de la quarantaine, trouve qu'il tourne en rond depuis trop longtemps. Il remet tout à plat : son dessin, son humour, son rapport au réel. Il quitte la vieille Europe en dessinant un avion et atterrit à Lima en une page à peine. Et c'est là que commence le carnaval, pire qu'à Rio. Jouant avec les codes du récit de voyage (témoignage à la première personne, croquis de rue, portraits d'indigènes et scènes de marché...), il nous plonge dans un Pérou plus vrai que nature, dans une narration de périple en bus puis à pied, qui nous mènera vers Cuzco, ancienne capitale de l'empire Inca. Y arrivera-t-il ? Le danger de s'égarer naît moins du voyage lui-même que des allers-retours incessants entre le Pérou et Montpellier, des dialogues avec ses partenaires en BD, dessinateurs et éditeurs, sa famille et son propre nombril.

 

Le voyage immobile

Peut-on vraiment dessiner un récit de voyage à la première personne sans quitter sa table à dessin ? Oui, bien entendu. Surtout lorsque l'on joue avec les registres et les récits enchâssés à la façon de Fabcaro. L'auteur intègre en effet dans son album des planches dessinées par des collègues, des pages de discussion avec sa fille, des citations de grands auteurs et des réflexions à la fois sur la bande dessinée et sur le voyage, qui tombent très à propos. Et creusent le sujet, justement, pour amener les lecteurs à tenter de discerner ce qui dans ce récit tient de la pure invention ou du témoignage, ce qui relève du baratin ou de la prestidigitation. La réponse semble de plus en plus inévitable à mesure que le livre avance...

 

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Drôle de voyage accouche d'un bouquin très drôle

Ce qui fait tout le suc de ce « Carnet du Pérou », bien entendu, c'est l'humour de l'auteur. Peu habitué au dépaysement, il accumule les bourdes, les répare ensuite avec des rustines très bricolées qui n'arrangent rien. Il ment, joue la mauvaise foi, se dédit et se reprend à tout bout de champ. On devrait le détester et, justement, ce sont ces maladresses, cette accumulation de mensonges et de manipulations qui rendent le voyage fantastique, non pas pour l'auteur, qui n'a pas quitté le Languedoc-Roussillon, mais pour les lecteurs qui auront quitté la grisaille sur des airs de flûte de pan et arpenté la route de Cuzco, bien plus que Fabcaro lui-même.

 

Le dessinateur, ceci dit, ne ménage pas sa peine : croquis léchés de paysage qu'il n'a jamais vus, formules clés-en-main fourrées aux poncifs de la BD exotique, saynètes d'insectes parlants, emprunts et allusions aux classiques du neuvième art (à commencer par Tintin et le Temple du Soleil), conseils de baroudeur avec schémas de bus et multiples variations sur le thème du lama. Il a mouillé sa chemise à défaut d'enfiler son sac à dos.

 

Avec ce « Carnet du Pérou », publié par 6 pieds sous terre, l'auteur nous rappelle que tout album de bonne BD est un voyage. Et avec un guide aussi désopilant que celui-ci, on ne peut en sortir que dépaysé.

 

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