Le voleur de livres : Saint-Germain-des-Tocards

Clément Solym - 22.06.2015

Bande Dessinée - Futuropolis BD - Existentialisme Sartre - Edition


Le voleur de livres prend pour décor le Paris des années 1950 : c’est là que Daniel Brodin débarque, pour étudier le droit à la Sorbonne. Fauché, blasé, il traîne son ennui dans le quartier des éditeurs, où sa route croise celle d’une bande d’allumés, bien décidés à rompre avec toutes les formes du conformisme bourgeois. Le mode de vie bohème de ces nouveaux amis convient d’autant mieux à Daniel qu’il le pratique à la carte : il loge dans sa famille à Aubervilliers et il peut choisir de s’encanailler quand ça l’arrange, de voler des livres dans les librairies du quartier quand il en a l’envie.

 

Quelques cases

 

Un soir, il se retrouve un peu par hasard dans un café où des existentialistes lisent leurs œuvres. Invité à réciter un poème de son crû, Daniel plagie un poème italien tiré d’un recueil qu’il a volé dans une librairie du quartier, quelques jours plus tôt. L’assemblé l’acclame. La rumeur sur ce nouveau prodige de la plume court si vite qu’elle finit par atteindre les oreilles de certains responsables éditoriaux... En quelques jours à peine, voilà Daniel catapulté parmi les étoiles montantes de la littérature française. Et pourtant, Daniel sait qu’il n’est rien de plus qu’un plagiaire.

 

Folles nuits d’ennui

 

À travers le parcours de ce héros malgré lui, on explore le petit monde du Paris existentialiste : cafés, concerts, revues, maisons d’édition, débats politiques et nuits interminables, où le hasard des rencontres et les jeux de pouvoir occupent bien plus de place que les considérations esthétiques ou philosophiques.

 

Le personnage de Daniel Brodin est intéressant parce qu’il a conscience d’être un imposteur. Il croit ne pas être à sa place dans le monde littéraire, car il n’est pas vraiment poète ; pas à sa place non plus du côté des artistes bohèmes, car il ne fait que copier leur liberté de parole et d’action. Il comprendra bientôt que les autres ne sont guère plus authentiques que lui. Personne n’y connaît rien et prétend être ce qu’il n’est pas. La différence entre Brodin et la plupart des autres est qu’il reste en retrait, mal à l’aise, incapable de tenir son rôle sans se regarder jouer.

 

 

Un autre sens à l’existentialisme

 

Un temps sous les feux des projecteurs, Daniel finira par retourner dans l’ombre, remplacé par un autre faux auteur, aussi peu crédible que lui, mais inconnu encore... et donc à découvrir, à présenter, à éditer. À faire exister, en somme. N’est-ce pas cela qu’on devrait nommer existentialisme ?

 

Le plus amusant, dans « Le voleur de livres » est de constater à quel point Saint-Germain-des-Prés fonctionne comme n’importe quelle bourgade de province : les notables installés suscitent la convoitise de ceux qui n’ont droit qu’au second rang ; ici, ils sont éditeurs et critiques, ailleurs, ils seraient notaires, avocats et politiciens. Ils font semblant de s’estimer alors qu’ils se détestent ; ils prétendent avoir du goût alors que tout se résume à des rapports de force et à une course effrénée à la nouveauté, y compris, et surtout, en matière de littérature. Enfin, à Paris comme ailleurs, l’alcool est le point commun entre tous les cercles, l’huile qui fait tourner les rouages.

 

Nuits blanches en noir et blanc

 

Alessandro Tota et Pierre Van Hove ont choisi un dessin noir et blanc aux angles arrondis, qui n’est pas sans rappeler les Nestor Burma de Tardi et de Moynot, dont l’action se situe dans les mêmes lieux ou presque. En revanche, on est un peu étonné de découvrir que, Jean-Michel, un ami de Daniel aussi fonceur qu’enthousiaste est le sosie de Gérard Depardieu (plutôt époque des Valseuses qu’Obélix, heureusement) : le choix est étrange alors que l’album se veut le portrait d’une période où le gros Gégé n’avait pas encore l’âge de fréquenter les cafés.

 

Ce n’est qu’un détail. Le trait parfois tremblé, les yeux globuleux du personnage principal et la fumée de cigarette rendent très vivants ce récit, pourtant principalement raconté en voix off, dans des bandeaux en haut de cases, de façon assez proche d’un roman autobiographique, finalement. Les 170 planches du livre se parcourent avec délectation. Au final, le parcours de Daniel Brodin est peut-être moins un panorama des années existentialistes de Paris qu’une belle plongée dans les coulisses de la littérature française, là où se font et se défont des gloires, finalement aussi éphémères que les effets de l’alcool qui les a déclenchées.

 


Pour approfondir

Editeur : Futuropolis
Genre : bandes dessinees...
Total pages : 176
Traducteur :
ISBN : 9782754810043

Le Voleur de livres

de Alessandro Tota, Pierre Van Hove

Dans le Paris des années cinquante, où règnent Sartre et l'existentialisme, nous faisons la connaissance de Daniel Brodin. Daniel aime les livres, au point de les voler. C'est un poète. Du moins le prétend-il. Au café Serbier, fréquenté par la fine fleur de la littérature parisienne, il est prié de déclamer un poème de sa composition. Il choisit un poème italien, pensant qu'il est inconnu de tous. C'est un plagiat, mais c'est un triomphe. Acclamations du public subjugué. C'est tout soudain la gloire pour Brodin ! Et cette imposture, considérée comme une véritable oeuvre d'art, va le faire accepter d'une bande de " débauchés ", artistes libertaires, volontairement désoeuvrés, délinquants, voleurs, alcooliques, d'où émergent Gilles, la tête pensante, Jean-Michel, la tête de brute, Ed, la tête en l'air, et d'autres encore, tous plus singuliers les uns que les autres. Et puis il y a Colette, jolie tête bien pleine, dont Daniel tombe amoureux. La gloire de Daniel durera le temps des roses, jusqu'à ce que Jean-Michel le détrône, devenant à son tour la coqueluche du Tout-Paris littéraire. Et quand l'étoile de celui-ci ne brillera plus, il faudra bien se résoudre à vivre d'expédients, et les choses iront en se gâtant.

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