Qui aurait pu imaginer que l'autobiographie de Benoît Peeters se révélerait aussi succulente ? Revisitant ses jeunes années sous l'angle de la cuisine et de la découverte gustative, l'auteur de La Fièvre d'Urbicande ou de La fille penchée nous promène entre la France et la Belgique, à la recherche de nouvelles sensations culinaires. Un régal.




 

On connaissait de longue date les multiples talents de Benoît Peeters. À la fois scénariste à succès de la série des « Cités obscures » (dessinées par François Schuiten), écrivain (notamment de « La Bibliothèque de Villers », un polar cérébral, dans la droite ligne du Nouveau Roman), exégète d'Hergé depuis toujours, passionné par la bande dessinée du monde entier, éditeur et conférencier érudit, l'auteur, dont la bibliothèque personnelle a subi en 2016 des dégâts terribles, avoue cultiver de longue date un amour immodéré pour... la bonne chère.

 

Un repas gastronomique en guise de baptême
 

Né dans une famille française très tôt déplacée à Bruxelles pour raisons professionnelles (le père Peeters sera l'un des tous premiers fonctionnaires européens en 1958), le petit Benoît ignore tout des plaisirs de la table. La famille est trop nombreuse pour offrir le restaurant à ses enfants, la mère est souffrante et la jeune fille au pair n'a aucun talent aux fourneaux... C'est par lui-même, en autodidacte passionné, que le futur scénariste, encore étudiant, va oser pousser la porte des plus grands restaurants, après être tombé amoureux de la cuisine des Frères Troisgros, à Roanne.

 

 

Cette révélation, est une sorte de conversion, semblable à celle de Saint Paul sur la route de Damas... mais le jeune Peeters ne se contente pas de recevoir la foi, il la cultive. Explorant de fond en comble quelques livres de recettes, à force d'opiniâtreté, d'essais et erreurs dans sa petite chambre parisienne, il finit par maîtriser cet art qui le fascine.
 


 

Les convives les plus exigeants, de Roland Barthes aux bouchers flamands
 

De chapitre en chapitre, Benoît Peeters parvient à amuser et surprendre ses lecteurs, qu'il expose par le détail ses mésaventures en tant que cuisinier à domicile ou le repas sur mesure qu'il mitonne pour son maître de mémoire, Roland Barthes, déduisant ses goûts en vin et en cuisine à partir de ses écrits.

 


 

On croise au passage la première compagne de l'auteur, Marie-Françoise Plissart, taxi de nuit avant d'être reconnue comme photographe ; un jeune chef gantois qui fait exploser les sens aux fourneaux de chez Apicius ; El Bulli lors de la fermeture de son restaurant en Catalogne, puis François Schuiten, bien entendu, ou encore Hergé et Chris Ware en personne. En 216 pages, on revisite certaines marges de la vie littéraire à Bruxelles et à Paris, des années 70 aux années 80.

 

Mettre les saveurs en images
 

Accueilli comme il se doit dans la collection Écritures chez Casterman, l'album feint d'être en noir et blanc, mais les couleurs surgissent soudain au milieu des assiettes quand les plats sont réussis et les vins assortis. Rappelant l'explosion initiale des sens à Roanne, la couleur est la représentation visuelle des impressions qui font défaut à la BD (le goût, bien sûr, mais aussi la texture, les saveurs et les fumets que le dessin ou les mots peuvent difficilement évoquer autrement que par les superlatifs et les métaphores visuelles).

 

Le dessin d'Aurelia Aurita se cantonne souvent à la simple illustration de l'action racontée (respectant en cela le code le plus classique de l'âge d'or de la BD franco-belge). C'est pourtant dans les respirations où le dessin déborde les cases, envahit de pleines pages et glisse d'une planche à l'autre qu'on prend le plus de plaisir visuel. Son trait se met littéralement au service du récit, veillant tantôt à respecter le visage des personnages évoqués, prenant la liberté à d'autres de jouer sur un registre plus humoristique et expressionniste.

 

En savourant ces pages, on a l'impression que Peeters aura eu plus d'aventures dans sa vie que le célèbre reporter du Petit Vingtième qui le passionne tant depuis l'enfance. Multipliant les talents et les combats (pour la reconnaissance de la BD comme art à part entière, pour la critique gastronomique, pour le roman photo, tout comme plus tard pour les droits des auteurs...), Peeters est en ébullition permanente. De la grande cuisine, il aura retenu une leçon essentielle : s'il faut suivre les recettes pour apprendre à bien cuisiner, il faut oser s'en éloigner et innover pour cuisiner comme les meilleurs. Et inventer sa propre voie.
 


 

Aurelia Aurita ; Benoit Peeters – Comme un chef – Editions Casterman – 9782203146754 – 18,95 €


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Pour approfondir

Editeur : Casterman
Genre :
Total pages : 216
Traducteur :
ISBN : 9782203146754

Comme un chef

de Aurita, Aurelia ; Peeters, Benoit

Mais voici qu'arrive l'escalope de saumon à l'oseille ! C'est l'éblouissement, presque comme Claudel à Notre-Dame. Une première révélation de ce que peut être la cuisine. Ebloui par un repas chez les Frères Troisgros, Benoît Peeters apprend la cuisine avec passion, en autodidacte, jusqu'à tenter de devenir cuisinier à domicile ! Entre deux articles et un job dans une librairie, le jeune intellectuel s'essaie aux recettes les plus subtiles...Et se confronte à la rudesse du réel.

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