Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Daria Schmitt : Au royaume de Circé, cochons et quête initiatique

Nicolas Gary - 27.09.2013

Bande Dessinée - mythologie - adolescence - mutations


Daria Schmitt dessine une langue qui parle d'une voix toujours enchanteresse. Voilà trois ans, elle avait publié Acqua alta, qui en soit était une merveille futuriste, en deux tomes. L'atmosphère était baignée des images de Bachelard, entre réalité et rêve, au milieu d'un univers aquatique mystérieux. Dans sa nouvelle BD, L'Arbre aux pies, on retrouve bien entendu quelques-unes de ses thématiques. Bienvenue dans une nouvelle dimension.

 

Dans une sorte d'orphelinat situé dans la ville basse, les enfants ont pour compagnons totémiques des animaux : chacun le sien, avec des références flagrantes et mystérieuses. Nel, la jeune fille, qui sera au centre de l'histoire, est liée à Ulysée, le sanglier. Electre, sa camarade de jeu, est fourrée avec une chatte, Stella. Les correspondances ne manquent pas, et vont aller crescendo.

 

Un soir, la louve, l'animal de Noé, un des pensionnaires, va le mordre : c'est l'heure qui est venue. Celle de grandir, quitter la ville basse, pour se rendre chez Circé, dans un monde parfait. Or, les animaux sentent cette mutation, et leur instinct les pousse à fuir ces futurs adultes. Sauf que l'idée ne plaît pas une seule seconde à Nel : quitter Ulysse ? Jamais. « Tu ne peux pas refuser de grandir, Nel... tu auras des ennuis. »

 

C'est que, pour forcer les enfants à cette transition, le Chasseur vient les capturer, et les emporter chez Circé : pas question qu'un seul d'entre eux n'en réchappe. Nel et Ulysse tentent de s'enfuir, mais le Chasseur est plus rapide : blessé par Nel, il abat une flèche meurtrière sur Ulysse. « Ils ne peuvent pas... nous séparer ! » pense-t-elle. Mais l'instant d'après, elle se retrouve dans un endroit étrange, au sein de la demeure de Circé, accueillie par un homme qui porte... un masque de cochon.

 

 

 

 

Nel n'aura plus qu'une idée en tête : quitter cet endroit pour retrouver Ulysse. Mais peut-on réellement redevenir enfant, et fuir l'âge des adultes ? 

 

Non, bien évidemment, c'est impossible. Du moins, tout autour de Nel va lui crier qu'elle doit se soumettre. Mais qu'est-ce que peuvent réellement les adultes contre la volonté d'une jeune adolescente ? En tout cas, l'imaginaire de Daria, une fois de plus, fait des miracles. Dans cette demeure de Circé réinventée, la terrible magicienne qui dans l'Odyssée « parle la langue des hommes », devient l'éternelle absente. Toujours évoquée, elle n'apparaît jamais : troublante présence...

 

Une fois encore, le motif de l'eau est puissant : ici, c'est une source, ou une fontaine, à laquelle les jeunes filles s'abreuvent pour devenir femmes, chaque jour un peu plus. Et plus encore : elles deviennent des Muses, ces créatures auxquelles Circé passe tous les caprices. L'eau, élément mouvant, transformateur, mais également révélateur, puisque Nel y retrouvera l'image de son compagnon Ulysse. 

 

Comment envisager que l'on évoque la sorcière qui avait le pouvoir de changer les hommes en porcs, sans que la figure porcine soit omniprésente ? Depuis Ulysse le sanglier, en passant par ces êtres qui, chez Circé, portent un masque de cochons, laissant seule visible leur bouche humaine. Et puis, il y a cette fosse, dans laquelle d'authentiques cochons vivent - sans même parler des statues qui sont autant de représentations de porcidés... 

 

Et qui est cet étrange homme, qui accueille Nel dans ce troublant univers, et la suit, semble la protéger...?

 

C'est une bien étrange féerie dans laquelle invite Daria, et pourtant, c'est beau, tendre, fantastique. Bien loin du monde complexe (et non moins merveilleux) d'Acqua alta, c'est une véritable BD initiatique qui mène de la perte de l'innocente enfance à l'âge de femme, incluant même un rapport sexuel, dans une sorte de canalisation, au milieu d'une eau stagnante. Des couleurs verdoyantes des premières pages, une triste grisaille s'empare des pages une fois arrivé chez Circé - où l'on retrouve des motifs architecturaux que l'on pourrait croire sortis d'Acqua alta

 

 

<

>

 

 

Il y a un sens de volumes dans les pièces que Nel parcourt, une dimension industrielle, sous l'égide de la statue de Circé, entourée de deux cochons. Et puis, dans cette phase de transition, une sorte d'adolescence, avec les mutations physiques que la période entraîne, on retrouve un monde ancien, dont les souvenirs sont bien plus beaux que la réalité.

 

Daria est une magicienne des émotions, et ne changera personne en cochon. Seuls le deviendront ceux qui n'apprécieront pas cette BD magnifique, puisant dans la mythologie de quoi parler de l'enfance et de la transition à l'âge adulte. Une véritable quête, formatrice, partant à la recherche d'une sérénité à laquelle on n'accède qu'en faisant la paix avec ses démons d'enfant.