Das Feuer de Pinelli, Pécherot et... Henri Barbusse

Nicolas Ancion - 27.11.2018

Bande Dessinée - camps concentration histoire - prisonnier militaire guerre - Pinelli Pécherot Barbusse


ROMAN GRAPHIQUE - Dans un album qu'on parcourt d'un œil halluciné, Joe Pinelli et Patrick Pécherot donnent une interprétation miroir en noir et blanc du roman Le Feu d'Henri Barbusse. Le récit des tranchées à la première personne est ici raconté par la voix et les yeux d'un soldat allemand. Le camp a changé, mais la boucherie est la même.




 
Les célébrations du centenaire de la guerre de 14-18 ont pris fin le 11 novembre dernier. Certains auront souligné l'étrange idée qu'ont eue les gouvernements de France et d'Allemagne de fêter à la date de l'Armistice le centenaire de l'amitié franco-allemande, mettant de côté avec beaucoup d'insouciance l'effet de la première guerre mondiale sur la seconde qui éclate peu après et amène les deux peuples à s'écharper à nouveau.

Lors de ces quatre années de commémorations, on a beaucoup célébré la valeur des soldats, on a même failli mettre à l'honneur le courage de certains très haut gradés dont la suite de l'histoire a un peu terni l'image, tout cela sous la pluie et le ciel bas, mais en jolis costumes et cravates. Dans ce contexte très toiletté, Das Feuer a le même effet coup de poing que le roman publié par Henri Barbusse en 1916 et qui lui vaut le prix Goncourt en pleine guerre.
Sous les tranchées, la mort

Le roman d'Henri Barbusse dépeignait avec crudité la réalité des tranchées. Son témoignage, basé sur son expérience personnelle de la guerre et les riches notes prises pendant les longues journées passés sous le niveau du sol a frappé les esprits, dans une période ou la censure et la propagande filtrait le discours public tenu à propos du front, pour ne pas démoraliser les familles et les troupes.

En adaptant ce texte en bande dessinée, mais de l'autre côté de la ligne de front, Patrick Pécherot au scénario et Joe Pinelli au dessin, insufflent une nouvelle dimension au témoignage. Au point que la collection de Casterman qui accueille l'album pourrait changer de nom et s'appeler pour l'occasion « Réécritures ».

Dans Das Feuer, non seulement la guerre est atroce, mais ce n'est pas à cause de l'ennemi : il vit exactement la même chose dans son camp. Ce qui rend le conflit inhumain, c'est la guerre elle-même.
 

 
De l'autre côté du miroir

Le principe rappelle celui du formidable album pour enfants de Serge Bloch et Davide Cali, L'ennemi, publié chez Sarbacane, où l'on découvrait que ce monstre de soldat ennemi, qui veut tuer nos femmes et nos enfants, est en tout point pareil à nous et qu'à ses yeux, les monstres ce sont nos soldats, tout simplement.

Ainsi inversée, la boucherie n'en paraît pas moins dégueulasse, inhumaine, implacable. Au contraire, les gueules béantes, la fumée, les pluies de shrapnels et de débris de toute sorte, atteignent soudain un niveau d'absurdité abyssal. Impossible en racontant la guerre sur le versant allemand de monter les soldats en martyrs, de faire passer pour héros ceux qui laissent leurs tripes dans la boue et sacrifient leur vie pour défendre la patrie. Tous les protagonistes sont des victimes, des bestiaux conduits à l'abattoir sans que rien de glorieux ou de bénéfique ne puisse sortir de tout ça. Le combat n'est que désolation et que mort.
 
Noir, très noir

Joe Pinelli abandonne les couleurs pour un noir et gris bien de circonstances. Fidèle au travail de Barbusse qui cherchait à témoigner fidèlement de la parlure des poilus, de leurs expressions et de leur mode de vie, le dessinateur se veut précis dans le dessin, malgré le chaos de la situation. Il se concentre lui aussi sur les combattants. Ses envolées expressionnistes dans le rendu des visages torturés et des corps disloqués rend avec des moyens très simples la violence non des combats, mais de la mort qui frappe, soudain, comme la foudre tombe, au hasard, en plein champ de bataille.
 


À bien y regarder, cet album n'est pas imprimé en noir et blanc, comme on le dit habituellement, mais en noir et gris. Car il n'y a pas de blanc dans les cases. Juste de gris un peu moins sombre et du gris plus foncé, puis du noir et encore du noir. On sort de l'album fourbu, éreinté, abattu, abasourdi. C'est parfait. Il ne devrait pas y avoir d'autre façon de regarder la guerre que celle-là.


Patrick Pecherot & Joe Pinelli – Das feuer – Casterman – 9782203168657 – 22 €



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Editeur : Casterman
Genre :
Total pages : 206
Traducteur :
ISBN : 9782203168657

Das feuer

" Ce serait un crime de montrer les beaux côtés de la guerre, même s'il y en avait ".

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