De Bourhis à Bienvenu : ils voient des Trump partout

Nicolas Ancion - 31.05.2017

Bande Dessinée - De Bourhis à Bienvenu - Donald Trump dessins - Editions Dargaud


On a beaucoup parlé du nouveau président des États-Unis pendant la campagne des primaires républicaines, on en a débattu tout au long de l’élection, on ne cesse d’en causer depuis qu’il est assis dans le bureau ovale de la Maison blanche. La presse le qualifie tantôt de rustre, de quasi-illettré, de misogyne, de cowboy, d’inculte ou d’épidermique. On en oublie l’essentiel : Donald Trump est surtout éminemment graphique. La preuve par deux.




 

Ce qui frappe en tout premier, c’est sa toison indomptable, blonde, sauvage, avec cette mèche qui retombe souvent sur le large front. Juste en dessous, il y a ces yeux mi-clos, trop petits, ombrageux, qui semblent avoir du mal à percevoir le monde dans toute sa complexité, puis, en descendant encore, ces lèvres fermées qui forment une moue boudeuse, en retrait, comme si le nouveau POTUS se méfiait de tout et de tous.

Sans parler encore de son teint en permanence orangé et de son long manteau aux épaules carrées, qui détoure une silhouette en rectangle facile à reproduire. Tout est là pour faciliter la caricature. Et, comme le prénom de Trump est aussi celui du canard le plus célèbre de la BD américaine, les dessinateurs auraient bien tort de se retenir. Et ils ne le font pas. La preuve, donc, par deux exemples fraîchement débarqués en libraire.

 

Hervé Bourhis est une anthologie de la BD à lui tout seul


Même si c’est dans le scénario de bande dessinée d’humour qu’il donne le meilleur de lui-même (comme dans « Naguère les étoiles », sa formidable version parodique et médiévale de la saga Star Wars dessinée par Rudy Spiessert ou dans ses séries Ingmar [avec le même dessinateur] et le Teckel, dessiné par Gregory Mardon), Hervé Bourhis s’est taillé une solide carrière de micro-encyclopédiste de la pop culture, notamment aux Éditions Dargaud et dans la Revue Dessinée.

Après avoir abordé des sujets aussi variés que l’histoire de l’informatique (« #Cyberbook, l’admirable saga de l’informatique et de la culture numérique », avec Rudy Spiessert), la musique (« Le Petit Livre de la Black Music », avec Brüno) ou la BD (avec Terreur graphique dans « Le petit livre de la bande dessinée »), le voici qui s’en prend donc à un sujet d’actualité brûlante, Donald Trump, dans un petit volume intitulé « Trump de A à Z » et publié chez Casterman..

 

La formule choisie est celle de l’abécédaire. Les articles minuscules se succèdent, évoquant tantôt un haut fait du 45e président, tantôt une anecdote de l’homme d’affaires, présentant un des nombreux tics et termes qui lui sont associés, d’Alternative Facts à Zoolander en passant par Bannon, Imprévisible, Kitsch, Fox News, Grizzlis, KKK ou Trolls for Trump.

Les textes sont très brefs, d’une ou deux phrases en général, tenant plus de l’allusion ou de la pique que de l’article de dictionnaire, donnant à lire, à travers ces dizaines de reflets parcellaires, une image assez peu reluisante du grand blond aux chaussures de même couleur.

 

Les illustrations du petit livre sont fournies par une flopée de dessinateurs, trop nombreux pour qu’on les nomme tous ici, mais appartenant à la grande famille des potes dessinateurs réunis par Facebook ou gravitant autour des revues et projets auxquels Bourhis contribue comme Hervé Tanquerelle, Hugues Micol, Anouk Ricard, Christophe Gaultier, Clémentine Mélois ou encore Philippe Grirard, Marion Montaigne et tous les dessinateurs cités plus haut qui ont signé au moins un album scénarisé par Bourhis...

 


 

Caricaturé à toutes les sauces, Trump donne dans ces pages ce qu'il a de meilleur : une bouille détestable qui se laisse déformer et dessiner à l'envi. Une pure image. Un objet de buzz et de retweet. Une fois tournée la dernière page, on s'en veut d'avoir consacré du temps à un personnage aussi peu sympathique et on aimerait que son passage en politique soit aussi bref que la durée de vie d'un statut Facebook.

 

Ugo Bienvenu et son OGNI
 

D'un tout autre ordre est l'album signé par Ugo Bienvenu et publié par Denoël Graphics, un éditeur qui nous a habitués à explorer les aventures visuelles les plus surprenantes et dont chaque publication ne ressemble en rien à celles qui l'ont précédée. Ce « Paiement accepté » ne déroge pas à la règle.
 

On y découvre un réalisateur de cinéma, Charles Bernet, qui tente avec bien des difficultés de tourner le long-métrage qui lui tient à cœur. Malgré une pluie de récompense pour son dernier film, dont la Palme d'Or à Cannes, Bernet ne parvient pas à faire financer « Merci, Pardon », le film dont il rêve depuis des décennies.

 

On suit alors les négociations avec Junior, son producteur, les discussions avec sa femme, à propos du scénario, les interviews dans les médias et, d'un coup, sans crier gare, survient l'accident de train qui met un point d'arrêt au tournage. Bernet est dans le coma, alors qu'une colossale somme d'argent est en jeu dans le film.

 

Objet Graphique Non Identifié
 

Raconté ainsi, le propos de « Paiement accepté » semble parfaitement linéaire, plausible, vraisemblable. C'est sans compter sur la manière de déconstruire de Bienvenu. D'abord, le producteur, Donald Junior a les traits de... Donald Trump. Pas juste une ressemblance, non, c'est bien lui qui incarne le personnage, même si c'est son fils, le Junior en question, en 2058.

 

Ensuite les scènes semblent sans cesse se jouer en décalage graphique. Malgré le trait parfaitement réaliste, une productrice a la tête transpercée d'une flèche, un présentateur télé paraît tout plat et en biais, le dentifrice est vert vif, tandis que tous les véhicules à moteur sont visqueux et courbes, que ce soient des trains, des motos ou des voitures. Les outils de technologie médicale, quant à eux, sont en forme de prismes.

 


 

Pourquoi ? Peu importe, c'est ainsi. Et c'est cette particularité visuelle, notamment, qui place ce récit dans le registre de l'anticipation, sans que ce soit le cœur du propos. Étrange, dérangeant, boiteux sans doute, cet album reste un des plus surprenants que j'aie eu sous les yeux ces derniers mois. Et l'univers du cinéma qui y est dépeint, à la fois très proche de la réalité et complètement à côté, parvient, notamment grâce à des images fortes et surréalistes, à fasciner le lecteur, qui se dit que tout cela ne peut pas être réel. Un peu comme le 45e président des États-Unis, donc.


Pour approfondir

Editeur : Denoel
Genre :
Total pages : 144
Traducteur :
ISBN : 9782207134665

Paiement accepté

de Ugo Bienvenu(Auteur)

La date : 2045. Le metteur en scène Charles Bernet travaille au couronnement de trente années d'une carrière glorieuse en préparant son prochain film, basé sur un scénario mûri depuis sa jeunesse. Il mène une vie agréable dans sa merveilleuse villa robotisée, avec son épouse à la jeunesse quasi éternelle, entre haute visibilité médiatique et stratégies fines pour réunir le financement de son nouveau projet.

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