De la palette au chevalet : l'abîme créatif d'Egon Schiele

Clément Solym - 26.05.2012

Bande Dessinée - chronique - peinture - histoire


Après Les derniers jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik et Guillaume Sorel, Casterman fait paraître Egon Schiele, scénarisé et dessiné par Xavier Coste. Le point commun ? Une ville, Vienne. La Vienne de l'Anschluss, fantôme errant dans le souvenir de sa splendeur passée, ou la Vienne impériale et triomphante du vingtième siècle naissant.



La Chronique BD, avec 




 


Paradoxe : au moment où l'aristocratie règne, où la bourgeoisie triomphe, où les conventions imposent une chape de plomb, l'art moderne y surgit dans un parfum de scandale. Alors que l'antisémitisme s'affiche ouvertement, les juifs Sigmund Freud, Stefan Zweig et Gustav Mahler connaissent la gloire.


Dans le domaine des arts plastiques, Gustav Klimt, "le prince des peintres" croule sous les commandes : son style décoratif et luxueux peut rassurer, mais il est fondamentalement un novateur qui combat l'académisme dans l'esprit de l'Art Nouveau ou du Jugendstil. Pour le très jeune Egon Schiele, c'est un modèle et un maître spirituel, et pourtant, quel abîme artistique entre ces deux hommes !


Egon Schiele, de Xavier Coste, 

sur BDfugue.com

A ses débuts, Schiele imite le style de Klimt. Mais mal, très mal. Il lui faut « tuer le père » (bonjour Freud !!!) en cultivant sa différence, le dépasser en notoriété, et accessoirement lui ravir une de ses -nombreuses - maîtresses, la sulfureuse Wally Neuzil qui devient un puissant moteur à la créativité d'Egon.


C'est le temps des scandales et même de la prison, alors qu'il est jugé pour détournement de mineures, au motif qu'il fait poser des enfants.


Ce chef d'accusation étant levé, Schiele est libre, mais se complaît désormais dans une posture d'artiste maudit, de victime incomprise. Il se marie avec Édith Harms, jeune fille sage dont la famille bourgeoise lui garantit une sécurité financière. Il meurt de la grippe espagnole, comme des millions d'autres personnes en Europe à la même époque, au seuil de la maturité et peut-être d'une évolution majeure dans son parcours de créateur...


Car Schiele, c'est un peu le Mozart ou le Rimbaud de la peinture. Mozart pour la précocité, la facilité de réalisation (un trait précis et assuré, toujours adroit) et la prolixité : des milliers d'œuvres sous diverses formes ! Rimbaud pour la modernité de son art, et l'ambiguïté du personnage, pas forcément sympathique, jouant les martyrs et franchement égocentrique. Xavier Coste nous propose ici, et selon ses propos, un portrait romancé basé sur des faits réels.


l'assassin qu'elle mérite t.2 ; la fin de l'innocence 

L'assasin qu'elle mérite,

de Lupano et Corboz, sur BDfugue

Beaucoup de ces faits nous sont connus, mais il arrive après la mort de Schiele ce qui arrive toujours pour les hommes célèbres : la famille, les amis façonnent le personnage pour qu'il passe mieux à la postérité. Et comme Egon Schiele multiplie les propos contradictoires tout au long de son existence... Difficile d'établir une vérité !!! Xavier Coste parvient à rendre très attachant cet être obnubilé par son art, et son dessin, ses couleurs me paraissent tout à fait pertinents.


On pense constamment au trait de Schiele... sans qu'il y ait pastiche : c'est tout simplement beau et expressif !

Mais jetez un coup d'œil à celui-ci...

Vienne, encore et toujours, avec L'assassin qu'elle mérite de Wilfrid Lupano et Yannick Corboz (Vents d'Ouest) où deux cyniques dandys comblent de bienfaits un jeune homme pauvre, avant de le sevrer brutalement. Leur but ? Qu'il retourne sa fureur contre les institutions et la bonne société, et de la manière la plus sanglante possible, de préférence !


Une série bien écrite, un excellent dessin et une grande justesse dans la psychologie des personnages. À suivre !!!