Des dessins qui s'animent

Clément Solym - 29.01.2015

Bande Dessinée - Cahrlie Poppins - Jean Solé - Julien/CDM


Si la bande dessinée est composée de textes et d'images, il est communément admis que les histoires publiées sans illustrations relèvent de la littérature et que les livres de dessins sans texte... sont bien moins lotis. Et pourtant, il arrive régulièrement que les éditeurs de BD (ou d'autres d'ailleurs) publient des ouvrages de ce genre, qu'on range parfois sous l'étiquette un peu boiteuse d'Artbooks (comme si la littérature ou la BD n'étaient pas des arts, elles aussi) ou de Sketchbooks (même si ces recueils ne contiennent pas que des esquisses, loin de là).

 

Au diable les étiquettes, de toute façon, ce sont les livres qui comptent et, ces derniers temps, j'ai pris beaucoup de plaisir à me plonger dans quelques-uns de ces ouvrages atypiques, où le lecteur prend tout son plaisir à se perdre dans les images et inventer les histoires qui pourraient les accompagner.

 

 

Monstrueux Post-It


Commençons par les « Monstres Pense-bête » du Danois John Kenn Mortensen, qui, comme le titre l'indique, compile une redoutable collection de monstres dessinés sur Post-It. Cela impose d'emblée le format (des rectangles jaunes) et une technique uniforme (l'encre de Chine au Rotring), mais ce qui frappe le plus, c'est l'obsession qu'à l'auteur de représenter des créatures terrifiantes à quelques pas d'humains qui semblent bien fragiles.

 

Un ver à soi

 

 

Dents aiguisées et en surnombre, ongles crochus, yeux exorbités, tentacules, ailes membraneuses et poils à volonté : toute la panoplie du faiseur de monstres s'expose au fil des pages de cet album délicieux. Les deux dessins qui illustrent cette chronique viennent du blog de l'auteur (accessible par ici), elles ne figurent pas dans le premier volume publié par les éditions Warum (80 pages pour 14 EUR). Précipitez-vous donc chez votre librairie pour vous laisser hypnotiser par les autres.

 

 

Argh

 

 

Requins

 

Couverture

Tant qu'on est dans les obsessions, que faut-il penser de Julien/CDM, dont la passion pour les requins est si dévorante qu'il remplit un album entier, le bien nommé « Shark Book », de ces animaux aux ailerons pointus et aux dents menaçantes ? Le délire le pousse à mélanger ses requins à tous les univers : ils côtoient des hommes d'affaires et des cosmonautes, des zombies et des motards.


Ces innocents sont confrontés à l'apparition de ces grands poissons agressifs comme si c'était la chose la plus naturelle du monde, quand ce ne sont pas les requins eux-mêmes qui prennent la forme d'objets familiers, que ce soit une voiture de course, un poilu de la Grande Guerre, Dark Vador ou l'Homme-araignée. L'auteur ne se refuse rien, tantôt les pages sont une pure démonstration de dessin maîtrisé, tantôt elles prennent la forme de cartoon avec légendes et dialogues. Que ce soit au feutre, au pinceau, à l'encre ou au crayon, les requins de Julien/CDM sont plus vrais que nature. On entrevoit même leur vraie nature, qui tient, bien heureusement, plus du fantasme que de l'observation... A dévorer chez Fluide Glacial (16 EUR pour 128 pages à l'italienne en couleur).

 

quelques images

 

Des animaux dénaturés

 

Couverture

Restons dans le monde animal pour saluer la republication par Fluide Glacial encore d'une large compilation de dessins de Jean Solé (si vous avez oublié sa patte, rappelez-vous que c'est lui qui a dessiné, dans un précédent millénaire, l'éternel routard qui illustre encore les guides du même nom).


Sous le titre « Animaleries », préfacé par l'éternel Marcel Gotlib, on découvrira de grands dessins détaillés où l'auteur mélange sans ménagement toute une ménagerie (64 pages, 15 EUR). Les animaux s'emmêlent les pattes et les nageoires, se trompent de mandibules, se fondent dans les objets les plus courants pour créer tantôt une tortue Moulin à café, tantôt un ours polaire frigorifique.


Cette liberté d'association rappelle le maître mot que les Surréalistes ont emprunté à Lautréamont : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie. » Les objets qui naissent de ces fusions étranges dégagent des impressions hallucinantes, parfois inquiétantes, souvent étrangement paisibles. Sous les traits experts de Solé, un nouveau règne surgit, à la croisée du monde animal et de la mécanique humaine. Fascinant.

Frigo polaire 

 

 

Faux comics

 

couverture

Enfin, pour terminer cette brève sélection, voici « Le strict maximum » de Charlie Poppins (éditions Dargaud, 128 pages pour 17,95 EUR), un album qui recourt au texte pour créer un décalage, le plus souvent ironique, entre la cruauté de ce qui est dessiné et la froideur du commentaire, très distant. Certains de ces cartoons faussement vieillots, affichés sur papier journal jauni et colorisé par des trames vintage, provoquent de vrais fous rires.


Poppins recourt aux bulles et aux légendes pour donner à lire un univers plus noir que le nôtre, surréaliste parfois, cruel bien souvent, qui flotte à la dérive quelque part au large de ceux de Glen Baxter, de Sempé et de Villemin. Le champ est large, me direz-vous ? Tant mieux, cela laisse toute la place à Charlie Poppins pour déployer son humour corrosif et réjouissant. Comme un exemple vaut mieux qu'un long discours, je vous laisse avec un exemple qui vous permettra de juger sur pièce...

 

Un gag