Destins : Frank Giroud ferme lui-même les portes de sa série

Clément Solym - 08.03.2012

Bande Dessinée - Destins - Giroud - Glenat


« Destins » publié par les éditions Glénat est sans aucun doute l'un des projets BD les plus ambitieux de ces dernières années, tant pour ses enjeux scénaristiques que pour le chantier éditorial. En deux ans, ce sont pas moins de quatorze albums qui sont sortis à un rythme d'enfer, proposant à chaque fois une équipe de scénaristes et de dessinateurs différents, pour raconter les multiples épisodes parallèles ou successifs, d'une même destinée, celle d'une étudiante américaine dont la vie a soudain basculé.

 

À chaque nouvel album, un choix se pose à elle. Et chaque réponse qu'elle apporte à ces choix dans les albums suivants oriente à tout jamais la suite de son... destin.

 

En deux mots, à la fin du premier volume, Ellen Baker, l'héroïne devait trancher : soit elle avouait un braquage suivi d'une tuerie commis quinze ans plus tôt, soit elle se taisait à jamais et envoyait une innocente sur la chaise électrique. La suite de la série prenait en compte ce choix : dans cinq albums, elle gardait le silence, dans sept autres elle se livrait à la justice américaine.

 

Et à chaque titre, de nouveaux dilemmes surgissaient, au point que la série en vient à raconter non pas une ou deux histoires, mais cinq trames différentes, qui peuvent se lire successivement ou indépendamment et aboutissent cependant toutes au même album final (pour clarifier les choses, Glénat fournit même un petit tableau récapitulatif, que je vous affiche ici.)

 

 

 

C'est Frank Giroud qui est à l'origine de ce projet, lui qui, du coup, a signé le scénario du premier album (« Le hold-up ») et imaginé celui du tout dernier volume, (« Ellen »), tous deux dessinés par Michel Durand. C'est ce dernier volet qui est désormais disponible et qui permet enfin d'embrasser toute la saga dans son ensemble.

 

On s'attendait, bien sûr, à ce que ce dernier volume chamboule les histoires déjà racontées, pour deux raisons principales. D'abord parce qu'il fallait remettre en question bien des choses pour que cinq histoires où l'héroïne pose des choix diamétralement opposés aboutissent à un même résultat définitif. Ensuite, parce que Franck Giroud nous a accoutumés à ce genre de final qui bouleverse le récit et qui, comme dans sa série Quintett, amène le lecteur à relire l'ensemble des volumes qu'il a déjà dévorés. Sur ce point précis, ce nouvel album est plutôt raté. On va y venir.

 

 

Résumons rapidement l'intrigue du début de ce dernier tome, sans trop dévoiler les enjeux. Un psychiatre entre en fonction dans un établissement de santé mentale en Australie et son intérêt est particulièrement éveillé par une pensionnaire dont on ne connaît pas même le nom. Les théories qui expliquent son internement sont aussi nombreuses que contradictoires. Elle ne semble pourtant dangereuse ni pour les autres ni pour elle-même. Que cache donc cet étrange cas ? Le docteur Blake va entrer en dialogue avec la patiente pour en savoir plus et l'aider à retrouver sa mémoire, à tisser les fils de son passé aux arborescences multiples.

 

En remettant en cause dans ce dernier tome la réalité même des cinq histoires déjà connues, Giroud signale au lecteur que six ou même trente-six, voire une infinité d'autres histoires, auraient été possibles sans que le dernier album n'en soit vraiment modifié. C'est décevant, très décevant, même, car cela remet en question le postulat de base sur lequel repose la série : alors que chaque choix est censé entraîner des changements de destins irréversible, le dernier tome démontre que c'est exactement l'inverse. Que ces destins-là où d'autres se déroulent ne changent rien du tout. La conclusion est identique. Par ce scénario qui referme la parenthèse, Giroud démontre que les choix de ses personnages n'ont finalement aucune importance. C'est pour le moins maladroit.

 

Pour une fois, la dernière page tournée on doit bien avouer qu'on reste sur sa faim et qu'on aurait voulu, précisément, aboutir à une tout autre fin.

 

 

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Couverture Destins (c) Glénat