Don Quichotte par Rob Davis : Cervantès plus vivant que jamais

Clément Solym - 27.05.2015

Bande Dessinée - Don Quichotte - Rob Davis - Editions Warum


Don Quichotte et Sancho Panza semblent avoir été imaginés par Miguel de Cervantès pour prendre corps en image. Un grand échalas en armure sur un canasson en fin de course, flanqué d'un compagnon rondouillard sur un âne trapu, le tandem est taillé sur mesure pour la caricature, l'illustration, le dessin ou le cinéma. Et les auteurs ne se sont pas privés au cours du dernier siècle de transformer le roman sur tous les fronts et tous les supports.

 

 

Avec autant d'échecs que de réussite, il est vrai, à commencer par le projet de long-métrage de Terry Gillam, dans lequel Jean Rochefort devait chevaucher Rossinante et qui ne verra jamais le jour, pour cause de calamités à répétitions. Pourtant, adaptation après adaptation, la matière première ne s'épuise jamais, car le duo d'anti-héros est si parfaitement déséquilibré et les péripéties du livre si nombreuses qu'on reste surpris et amusé à chaque lecture.

 

Le chevalier qui fait la Manche

 

La version en bande dessinée de Rob Davis, traduite de l'américain par les éditions Warum, n'est donc en rien une première, mais c'est une vraie réussite, notamment parce qu'elle parvient à conserver la densité de l'œuvre de Cervantès et son humour omniprésent, et parce qu'elle réussit à faire coexister les multiples récits, apartés et anecdotes, qui composent le roman, sans égarer les lecteurs.

 

On connaît tous l'histoire du Quichotte, celle de ce vieillard imprégné de récits de chevalerie qui finit par se lancer sur les routes à la recherche de l'Aventure, façon chevalier errant, accompagné du premier écuyer qui croise son chemin, son voisin Sancho Panza, paysan au ventre rebondi et à la philosophie très terre à terre. On sait qu'il a affronté des moulins à vent, des moutons, une auberge... mais on ne se souvient plus dans quel ordre ni pour quelles raisons hallucinées. Heureusement, Rob Davis remet les deux épais tomes du roman à la portée de tous et replace les épisodes dans le bon ordre, pour permettre à l'imaginaire de Cervantès de rester accessible à toutes et tous, par-delà les siècles et aux moulins à vent de la Manche de se faire charger une fois de plus.

 

Deux cases au début

 

Un récit haut en couleur

 

Pour illustrer les aventures du Chevalier à la Triste Figure, Rob Davis a choisi un trait épais et des couleurs vives, en à-plat. Cette simplicité insuffle une énergie permanente au récit et souligne l'aspect iconique des protagonistes. Paysannes, soldats, bergers, aubergistes, forçats, prêtres, les personnages croisés sont à chaque fois de véritables archétypes, reconnaissables en une image et porteurs d'une universalité qui traverse chacune des rencontres.

 

Habile, Davis n'hésite pas à changer de type de dessin pour chacun des récits enchâssés dans l'histoire. Cela permet de reconnaître au premier coup d'œil qu'on est dans une histoire à l'intérieur de l'autre et qu'on reviendra bientôt à l'errance du chevalier et de son écuyer. Il ne simplifie pas non plus le roman, rappelant que l'histoire est soi-disant écrite par un Maure appelé Hamet Ben Engeli et traduite de l'arabe en espagnol. L'édition française, fidèle au roman original, sera publiée en deux livres. Le premier est disponible et le deuxième devrait débarquer en librairie d'ici la fin de l'année.

 

Moderne bien avant l'heure

 

Ce qui frappe, bien entendu, dans cette adaptation très fidèle, c'est la fièvre qui habite le Quichotte et sa foi inébranlable dans la justesse de la cause qu'il défend. Certes, le bonhomme est fou, mais il s'accroche si bien à sa déraison qu'il trouve une logique profonde à chacun de ses échecs, une raison d'être à toutes les déconvenues qu'il subit. Au fond, c'est un gentil fanatique, un inadapté viscéral, tentant de traverser une époque avec les valeurs d'une autre.

 

Ce qui le rend beaucoup plus touchant que tous les fanatiques dont les médias nous abreuvent aujourd'hui, c'est que sa quête est un échec permanent. Certes sa grille de lecture dépassée enchante le monde qu'il découvre, lui fait voir des géants à la place des moulins, des princesses là où il n'y a que des paysannes et un château magique dans une vulgaire auberge, mais au bout du compte il s'en sort toujours mal : il est tour à tour rossé, volé, expulsé, dépouillé. Seule sa noble philosophie de vie lui permet, en dépit des déconvenues, de garder le moral et de poursuivre ses aventures. Dont on a hâte de découvrir la suite dans le deuxième et dernier volume.

Deux cases encore