Du cul et du béton pour inaugurer Sociorama, croisée de la BD et de la sociologie

Nicolas Ancion - 04.02.2016

Bande Dessinée - Sociorama - Casterman - Lisa Mandel


La bande dessinée s’aventure toujours plus loin dans son exploration du réel. Après les BD historiques, les documentaires, les biographies, les récits d’exploration et de voyage, voici que les éditions Casterman s’engouffrent dans la niche porteuse de la BD instructive (au moment où un éditeur concurrent, Le Lombard, va lancer une collection joliment intitulée « La petite bédéthèque des savoirs », ce qui n’est sans doute pas un hasard), mêlant enquêtes de sociologie et récit graphique.

 

Et c’est bien dans l’articulation de ces deux points de vue assez différents, mais dont le second se nourrit largement du premier, que naît tout l’intérêt des deux premiers albums et, très probablement des titres qui vont suivre dans cette collection « Sociorama » animée en tandem par Lisa Mandel et Yasmine Bouagga.

 

Au commencement était la socio

 

Au départ de chaque album de la collection « Sociorama », il y a les travaux très sérieux de sociologues contemporains, qui, sur le terrain, ont observé et cartographié des comportements collectifs, des trajectoires individuelles et les liens qui peuvent s’établir entre tout cela. Ces études permettent parfois d’entrouvrir la porte sur des milieux professionnels d’habitude plutôt fermés et de donner à voir l’envers de décors que nous connaissons mal. Une fois ce panorama professionnel planté, il est tentant de venir y faire vivre des personnages de fiction. C’est ce qu’ont fait les scénaristes et dessinatrices de ces deux premiers albums.

 

Et ce n’est pas un hasard, à vrai dire, car l’association « Socio en cases », qui rassemble des chercheurs en sociologie passionnés de BD a joué les entremetteurs pour permettre à ces projets de voir le jour sur papier dessin.

 

« Chantier interdit au public »

 

Le titre a lui seul est tout un programme : Chantier interdit au public, basé sur une enquête de Nicolas Jounin, prend le temps d’aller voir ce qui se passe derrière les palissades dans le terrain boueux des chantiers de BTP. Attention casque obligatoire : la réalité n’est pas très reluisante. Emplois précaires en intérim qui se prolongent sur des décennies, faux papiers à la demande, consignes de sécurité affichées partout et appliquées nulle part, blessés qui n’osent pas se rendre à l’hôpital, castes raciales pour séparer les différents corps de métiers, la machine est bien huilée, mais elle broie les ouvriers dans ses rouages.

 

Même si les bâtiments sont en cours de construction, une seule règle est en vigueur à tous les étages : la réduction maximale des coûts, quel qu’en soit le prix humain. Au mépris de l’humain, plus précisément. Le sujet est fort, le récit bien articulé, passant sans lourdeur d’un pan à l’autre du sujet (l’embauche, le contrat, la solidarité, la santé, la précarité...), au fil du parcours d’un jeune travailleur recruté comme ferrailleur sur un chantier.

 

Le dessin de Claire Braud est souvent maladroit pour représenter les mises en scène complexes (dans certaines cases, il fait penser à des travaux BD de lycéens mal à l’aise avec l’anatomie humaine et la typographie), mais le résultat n’en est pas moins percutant. On se prend cette histoire sur la tronche comme un bloc de béton chuté d’une grue. Et ça fait mal partout.

 

 

« La fabrique pornographique »

 

Autant dire que ce second titre, dessiné par la directrice de collection, Lisa Mandel, risque, par son sujet, d'attirer plus de lecteurs que le premier. On y suit, comme dans tout bon récit d'apprentissage, le parcours d'Howard, qui se met à cumuler des boulots de hardeur à son job de vigile dans un grand magasin : à nouveau, ce portrait de personnage imaginaire, dressé (si j'ose dire) à partir de vrais témoignages récoltés par le sociologue Mathieu Trachman, permet de mettre en lumière la réalité crue de l'industrie pornographique : droit de cuissage, contrats léonins, argent rapide mais éphémère, stars chouchoutées un temps et seconds couteaux interchangeables, parcours personnels très lourds et scénarios plus que légers.

 

Lisa Mandel réussit habilement a rendre léger, justement, cette exploration d'un monde pas très glamour. Son dessin arrondi et ses lettres cursives maintiennent à distance la dureté de certains faits évoqués. Même si elle change de registre pour dessiner de façon plus réaliste, façon BD pornographique bon marché, les scènes de film, elle parvient à parler d'éjaculations faciales et de double pénétration sans sombrer dans le sordide ni le racoleur. Et on en apprend beaucoup, au final, ce qui est l'enjeu de la collection. Pari tenu pour ces deux premiers titres de « Sociorama », donc.


Pour approfondir

Editeur : Casterman
Genre : bandes dessinees...
Total pages : 168
Traducteur :
ISBN : 9782203095298

Sciorama ; la fabrique pornographique

de Mendel, Lisa ; Trachman, Mathieu

La collection Sociorama signe la rencontre entre bande dessinée et sociologie. D'un côté, des sociologues amateurs de BD qui ont créé l'association Socio en cases ; de l'autre, des auteurs de BD curieux de sociologie. Ensemble, ils ont initié une démarche originale : ni adaptation littérale, ni illustration anecdotique, mais des fictions ancrées dans les réalités du terrain. Toute ressemblance n'est pas pure coïncidence... Comment fait-on un film pornographique ? En suivant le parcours d'un jeune " acteur " tout juste débarqué dans le milieu, cette enquête dévoile, avec humour, les ficelles d'un métier dédié à la fabrication des fantasmes sexuels. En même temps, l'industrie du film pornographique, tout en interrogeant les rapports de genre, dépend aussi et surtout de la logique de marché du capitalisme contemporain.

J'achète ce livre grand format à 12 €