Epiphania : Ludovic Debeurme met l'humanité face à ses contradictions

Nicolas Ancion - 11.11.2019

Bande Dessinée - Ludovic Debeurme - Casterman - Fin du monde


BANDE-DESSINÉE - Ils sont apparus dans le sol, quand les eaux se sont retirées. Enfoncés dans la surface comme des bulbes de plantes, ils sont sortis de terre et les humains ont fini par les en extirper. Qui ? Les épihanians qui donnent le titre à cette extraordinaire série, aussi étrange que stimulante. Un projet dont le troisième et dernier volet vient confirmer la fabuleuse vitalité.
 


Dans le premier tome, on assistait à l'apparition des épiphanians, ces êtres bizarres, hybrides entre l'humain et l'animal, dont nul ne sait s'ils sont tombés de l'espace, sortis de l'eau ou jaillis des entrailles de la Terre. Comme ils étaient nombreux et nés pour la plupart en pleine nature, ils ont été pris en charge par la collectivité, traités comme des orphelins. On s'était plus particulièrement attaché au destin exceptionnel de Koji, adopté par son barbu de père, façon pour lui de surmonter la disparition de sa compagne, emportée par les inondations. Un père hipster un peu dépressif, un fils attendrissant aux pattes de lapin : tout semblait s'annoncer pour le mieux.
 



Sauf que...
 

Sauf que le deuxième volet est venu corser la situation. S'ils partagent bien des caractéristiques avec les humains, les épiphanians grandissent et apprennent beaucoup plus vite que les petits d'hommes. Ils sont bien plus rapides et plus musclés. Et comme on les a maltraités, ils en viennent à se rebeller. Le conflit entre les humains et les nouveaux venus va prendre des formes multiples... jusqu'à ce troisième volet, qui vient à la fois conclure le récit et le pousser un cran plus loin.

La situation de la planète entière est en déséquilibre. Les Epiphanians ne sont plus les seuls êtres hybrides à apparaître à la surface, des géants protéiformes, rappelant les élémentaires, êtres colossaux issus des matériaux primaires de la planète. La baston prend alors des dimensions épiques, les êtres surnaturels, hors de proportions, envahissant de pleines pages, sans un mot.

 



Un monde à réinventer
 

Epiphania tient à la fois de la fable et de l'utopie : puisant sans ménagement dans les ressources narratives, textuelles, graphiques, Ludovic Debeurme affronte un sujet qui le dépasse, lui autant que nous, lecteurs, celui du destin des espèces qui tentent de cohabiter avec l'homme sur cette planète.

Loin d'affronter la question sous le seul angle rationnel, il l'aborde par le biais, à la fois extrêmement singulier et radicalement universel, de son imaginaire. Les images font au moins autant sens que le propos. L'alternance de la narration en cases séquentielles, des images gigantesques et presque sans paroles, seules à même de rendre justice à l'échelle colossale des titans, puis des vignettes plus illustratives qui offrent des visuels au récit plus posé, invitent sans cesse les lecteurs à revoir sa position plus ou moins confortable, plus ou moins engagée, vis-à-vis de l'histoire.

Arrivé au terme de ces trois volumes, on a l'impression de sortir d'un long voyage, d'avoir traversé des épreuves violentes et résolu des questions intimes, en compagnie de personnages aussi imprévus que touchants. Il y a, dans les retournements et les effets de surprise, dans la liberté graphique et narrative, un foisonnement et une créativité qui débordent. Une forme de vitalité et de résilience, dans le récit lui-même, qui fait écho à l'histoire traversée par les protagonistes et l'humanité entière.


Illustrateur et explorateur

 

Ludovic Debeurme ne cache pas ses influences nord-américaines. Les noms des personnages, jusqu'au terme utilisé pour désigner les envahisseurs – les épiphanians – ont une structure anglophone. Les lieux aussi, sont ceux du grand récit américain : la forêt sauvage, la montagne, les routes de campagne, la ville aux gratte-ciels et, pour finir, l'océan. Mais c'est bien évidemment dans la minutie du dessin qu'on sent l'empreinte US. On entrevoit souvent la patte d'un Charles Burns qui aurait affiné son trait ou les affinités d'un Daniel Clowes jeune pour les personnages étranges et décalés.
 

[Extraits] Epiphania - Ludovic Debeurme


Et pourtant, Debeurme fait réellement œuvre novatrice dans cette série.

Son envie d'inventer une manière de raconter qui ne fasse qu'un avec son univers à la fois fantasmagorique et minutieux, son souci permanent de ne jamais refermer son récit, mais de le déployer jusque dans les derniers chapitres, entraînant le lecteur dans des genres variés (combats homériques, amours d'adolescents, scènes de guerre ou de sabotage... pour n'en citer quelques-uns parmi les plus marquants) lui interdisent d'asseoir son récit dans une quelconque routine et ses lecteurs dans une position de confort.

Ludovic Debeurme a dessiné Epiphania comme les explorateurs ont traversé les océans et arpenté les terres. Pas à pas, les sens en alerte, prêts à se laisser emporter par ce qui peut survenir sur la planche. Et nous, lecteurs, sommes amenés à partir à notre tour défricher ce monde agité, aux couleurs franches et perturbantes, au dessin lisse et angoissant. C'est délicieux, stimulant et précieux.
 


Ludovic Debeurme -  Epiphania, tome 3 - Casterman - 9782203172241 - 23€




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Pour approfondir

Editeur : Casterman
Genre : bd adultes
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782203172241

Epiphania T.3

de Ludovic Debeurme

Le dénouement de la série évènement.Dans ce troisième tome sans concessions, où l'on suit toujours l'extraordinaire destinée des Epiphanians, cette fois confrontés eux-mêmes à une déferlante de géants venus des entrailles de la terre, Ludovic Debeurme nous dévoile les ambitions révolutionnaires de ce conte fantastique. S'emparant de l'imminence bien réelle des problématiques environnementales et sociétales liées à un système économique à bout de souffle, l'auteur et ses personnages ne font plus qu'un pour nous signifier l'urgence de se réinventer individuellement puis collectivement afin d'imaginer le monde de demain.

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