Et si l'amour c'était aimer ? Fabcaro s'asperge d'eau de rose

Nicolas Ancion - 20.11.2017

Bande Dessinée - 6 pieds sous Terre, BD - Fabcaro - roman-photo, littérature sentimentale, humour


Les fans de Fabcaro attendaient avec impatience cet album, très discrètement annoncé depuis quelques mois par 6 pieds sous Terre, son éditeur. Quel allait être son nouveau délire ? Non content d'avoir tourné en dérision le récit de voyage dans son délicieux « Carnet du Pérou », puis dézingué notre monde ultra médiatisé et son instantanéité maladive à travers un road movie de pacotille « Zaï zaï zaï zaï », la rumeur courait que le scénariste le plus drôle de la décennie (d'après son boucher) s'attaquait de front à un nouveau genre : le roman-photo sentimental. Mission accomplie.

 



 

Faut-il vraiment résumer l'intrigue ? Sandrine et Henri forment un couple parfait : ils sont beaux et riches, vivent dans une luxueuse villa, partagent un amour solide et leur vie est aussi parfaite qu'un arrangement floral soigneusement façonné. Jusqu'à ce qu'un beau jour, un livreur de macédoine de légumes ne vienne sonner à la porte... Adultère, séparation, réparation, rien ne sera épargné aux lecteurs de ce mélodrame détourné, y compris la fin heureuse et rassurante. Ou pas.

 

L'amour dure 56 planches
 

Une fois de plus, Fabcaro s’amuse et épanche sans réserve son goût pour l’absurde et les personnages de crétins finis. Il pousse à nouveau ses personnages jusqu’à la limite de leurs raisonnements vides, de leurs choix sans envergure, de leurs emportements sans cause. Il faut dire que son casting est impeccable : le mari trompé est patron de start-up, l’amant chante dans un groupe de pop engagée, le copain a été abandonné à la naissance. Entre la vie bourgeoise confortable, mais routinière, et la liberté enivrante de l’amour partagé, qui l’emportera ? Le cœur ou la raison ? L’humour, à tous les coups.


 

On pense tour à tour aux télénovellas brésiliennes ou aux Feux de l’Amour, aux séries calamiteuses enchaînées par AB Productions dans les années 90, aux pages les plus noir et blanc de Nous deux et autres magazines dédiés aux romans-photos, mais dans une version décalée, façon mash-up où l’on aurait gardé les images en changeant la bande-son ou les bulles, pour faire dire aux protagonistes bien d’autres choses que les répliques traditionnelles du genre.

 

Méticuleusement suranné
 

Poussant un peu plus loin le curseur graphique raide et pseudo-réaliste emprunté pour «Zaï zaï zaï zaï», Fabcaro a choisi de dessiner de fausses photos chiadées pour ce nouvel album. Les décors sont beaucoup plus présents (et clair les plantes vertes, les lourds rideaux, les nappes de restaurant et les animaux qui copulent), une attention toute particulière est portée aux chevelures, aux vêtements et aux ombrages réalisés au trait, pour imiter avec les moyens du bord le rendu de la photo noir et blanc).

 

Évidemment, ce dispositif graphique n’est qu’un leurre : plus les personnages et les lieux se veulent vraisemblables, plus les comportements et dialogues paraissent dérisoires et artificiels, dénués de sens. En un mot : absurdes. D’ailleurs, fidèle à son goût de la digression, il entrecoupe son récit de commentaires de spectateurs du feuilleton, pris sur le vif dans le cours de leur existence : au milieu d’une conférence à la fac, à l’enterrement d’un proche, lors d’un repas entre amis ou dans une galerie d’art contemporain. Le dessin se fait alors plus allusif, au pinceau, les visages ne sont que des esquisses, opposant au drame singulier des héros, la multitude des spectateurs anonymes qui suivent les épisodes de leurs aventures.
 

 

Je t'aime, moi non plus
 

Si Fabcaro s’est décarcassé pour les dessins, son délire se permet moins de sorties de route que dans les deux projets précédents chez le même éditeur. Les gags sont bien là, le rythme est soutenu, mais le genre du récit sentimental semble déclencher moins de trouvailles surprenantes chez l’auteur que les registres précédemment détournés.

 

Peut-être parce que ce genre a déjà été à plusieurs reprises parodié par le passé et que le terrain est déjà défriché ? À moins que ce ne soit, plus fondamentalement, parce que le récit sentimental est l’un des plus stéréotypés de tous et qu’il est donc quasiment impossible de sortir du schéma narratif imposé (je t’aime, mais je ne peux pas t’aimer, tout s’oppose à notre amour, et pourtant l’auteur finira par trouver un moyen de nous fourrer dans les bras l’un de l’autre à la fin de son récit, malgré tous les obstacles.)
 

 

On sourit souvent, mais on n’est pas aussi bluffé qu’au cours de la lecture de « Zaï zaï zaï zaï ». Il faut dire que Fabcaro avait placé la barre de rire si haut qu’il ne pouvait que se la prendre en plein front, en tentant de sauter plus haut. Ça ne devrait pas être trop douloureux, cependant. «Et si l’amour c’était aimer?» reste un album drôle et malin, qu’on peut offrir les yeux fermés aux fans d’Hélène et les garçons, aux gardiens de zoo, aux employés de start-up, aux chanteurs de boys band, aux spectateurs de feuilletons de l’après-midi, aux gourous tibétains, à la famille du défunt, aux lecteurs de feuilletons à l’eau de rose ainsi qu’aux amateurs de BD d’humour et aux livreurs de repas à domicile.

Ça fait déjà pas mal de monde, non ?

 
 
Fabcaro – Et si l'amour c'était aimer ? – Editions Six pieds sous terre – 9782352121350 – 12 €

Pour approfondir

Editeur : Six Pieds Sous Terre
Genre :
Total pages : 56
Traducteur :
ISBN : 9782352121350

Et si l'amour c'était aimer ?

de Fabcaro

Sandrine et Henri coulent des jours paisibles dans leur villa. Henri est un patron de startup épanoui et dynamique et Sandrine l'admire. Mais hélas la vie n'est pas un long fleuve tranquille... Un beau jour, Sandrine tombe sous le charme de Michel, un brun ténébreux livreur à domicile et chanteur de rock à ses heures perdues. Une idylle merveilleuse va alors se nouer entre eux. Mais la vie est-elle toujours du côté de l'amour ? Les sentiments purs et absolus ne sont-ils pas qu'une feuille morte emportée par le vent ? Un arc-en-ciel ne finit-il pas toujours par disparaître derrière les nuages ? Un hommage appuyé aux romans-photos et aux collections de romans à l'eau de rose. Si vous pensiez avoir fait le tour de la question sur ce genre de littérature de gare, laissez-nous vous proposer l'idée qu'on peut, en fait, aller beaucoup plus loin, grace à Fabcaro.

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