Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Extases, la vie sexuelle de Jean-Louis T.

Nicolas Ancion - 11.10.2017

Bande Dessinée - Jean Louis Tripp - extases vie sexuelle - adolescent filles amour


Le dessinateur du « Magasin général » prend un virage à 90 degrés et se lance dans le récit autobiographique, plus précisément dans l'exposé de sa propre éducation sexuelle, passant en ce premier volume du puceau qu'un rien excite à l'adulte que le sexe a blasé. Malgré le louable travail de sincérité et de transparence, on attend en vain le moment où le récit décollerait du trivial et du factuel pour s'aventurer en territoires inconnus, surprenants et merveilleux. En un mot, extatiques.




 

Les préfaces comportent un risque réel, que les éditeurs ne semblent pas toujours mesurer : à force de raconter aux lecteurs la genèse d'un album et d'expliquer à quel point ce qu'il raconte est étonnant, stupéfiant, inédit, on place les attentes si haut que les planches qui suivent ne peuvent être que décevantes.

 

On comprend que Jean-Louis Tripp, dont la réputation n'est plus à faire (depuis que Magasin Général, cette saga d'un petit village du Québec qu'il a signée avec Régis Loisel, a connu un succès plus que mérité neuf tomes durant), ait envie de justifier son soudain passage au récit autobiographique et qu'il se sente obligé, du coup, de raconter que ce sont d'autres autour de lui qui ont trouvé son histoire si terrible qu'ils l'ont convaincu d'en faire la matière de sa nouvelle bande dessinée, mais le résultat est prévisible.

On attend en vain, à travers l'album, cette matière si extraordinaire annoncée dans la préface. L'auteur se réclame de « La vie sexuelle de Catherine M. », on s'attend donc à de la surenchère ou, plus précisément, de la surenchair, mais on reste sur sa faim. Il se réclame aussi du Journal de Fabrice Neaud, mais il arrive après. La mise à nu a déjà été pratiquée avec brio. Il ne suffit plus de dégager un passage à travers des terres inexplorées. Il faut se montrer excellent, à défaut d'être précurseur.
 

 

Dessin et encore des seins
 

Le parcours de Tripp est similaire à bien d'autres : élevé dans l'ignorance à peu près complète des choses du sexe, il en vient à imaginer, après avoir écouté les conversations des copains, que le sexe des filles a la forme d'un X.Il lui faudra un peu attendre et ronger son frein, littéralement, pour découvrir qu'il n'en est rien et que l'exploration du corps de sa partenaire vaut bien les joies du dessin ou de la sieste dans la nature.

 

Tripp ne cherche pas à faire basculer son récit dans l'érotisme, il se contente de rapporter le plus fidèlement possible son parcours personnel (mais en modifiant les lieux et les personnes, pour éviter de causer des problèmes ou de la gêne à ses proches évoqués dans les planches). Il n'est pas avare de détails, il prend bien son temps, savourant sans doute le bonheur de revenir en dessin sur des moments clefs de sa propre existence. L'absence de pudeur ou de filtre est d'une honnêteté impressionnante, mais on reste tout de même dubitatif : à quoi bon raconter tout ça, si le récit ne débouche sur aucune révélation. Le simple fait que le récit soit fidèle à la vie de l'auteur ne suffit pas à justifier le fait qu'on le raconte.
 

 

Du noir et blanc plein de lumière


Et qu'on le dessine. Car la générosité de Tripp se lit aussi dans son dessin, abondant, fouillé, pointilleux, tout en noir et blanc, qui couche sur la planche les images tirées de la mémoire de l'auteur. Beaucoup de chambres, de lits, de baisers, de pénis, de baise et de regards. Beaucoup de mystères et de doutes qui s'abattent l'un après l'autre, cédant la place à d'autres incertitudes.

Les personnages tout en rondeurs (avec leur bout du nez et leurs cavités oculaires ombragés, patte de l'auteur reconnaissable sur toutes les planches) sont au centre du récit, mais le dessinateur semble surtout faire des prouesses en matière d'encrage, jouant d'un lavis à l'encre de Chine délavée pour capturer la lumière et les ombres ses scènes sorties de la mémoire. On lit par exemple le jeu du soleil dans les feuillages, même dans le dessin en noir et blanc. C'est très réussi.

 

On attend le second souffle


L'album réunit assez d'éléments pour attirer la curiosité des lecteurs. La signature de Jean-Louis Tripp à elle seule mérite leur attention, et comme l'auteur se livre dans ces pages à un grand déballage sur un sujet assez peu abordé dans la bande dessinée grand public, on se doute que les curieux seront nombreux. Il faudrait qu'ils se plongent dans les pages sans passer par la préface, sans espérer trouver dans ce livre les éléments qui ont poussé Régis Loisel, Benoît Mouchart (éditeur chez Casterman) ou plus tard Lorenzo Mattoti, à penser que ce récit avait quelque chose d'unique. S'ils y viennent juste pour voir, ils passeront un agréable moment.

 

Peut-être le deuxième volet de ces « Extases » viendra-t-il d'ailleurs combler le manque qui hante ces pages : celui d'une vraie extase, non pour le narrateur ou le jeune Jean-Louis, mais pour les lecteurs, enfin soufflés par la force de ce qui est raconté.
 

Ou pas. Nous n'aurons la réponse qu'à la sortie de deuxième volume...

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Jean-Louis Tripp – Extases ; où l'auteur découvre que le sexe des filles n'a pas la forme d'un x... – Editions Casterman – 9782203121928 – 22 €

 

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Pour approfondir

Editeur : Casterman
Genre :
Total pages : 272
Traducteur :
ISBN : 9782203121928

Extases ; où l'auteur découvre que le sexe des filles n'a pas la forme d'un x...

de Jean-Louis Tripp

Après Magasin Général, Jean-Louis Tripp nous livre un témoignage sincère et intime de sa vie sexuelle.Et si le dernier continent à explorer était celui de l'intime ? Les relations amoureuses, les pratiques sexuelles, les émotions, les sensations, les sentiments, comme autant de territoires à arpenter à cartographier...

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