Flesh Empire : Yann Legendre réinvente le futur et la Genèse

Nicolas Ancion - 30.09.2019

Bande Dessinée - Casterman - Yann Legendre - Big Data


Nous vivons une drôle d’époque, probablement la fin de ce cycle que l’on prédisait pour l’an 2000 et qui a pris son temps pour pointer le bout de son nez. Notre début de millénaire a des tonalités de fin de siècle. L’effondrement est proche, le futur est tour à tour annoncé comme cataclysmique ou inexistant. Certains auteurs en profitent pour remettre sur les tables des librairies un genre toujours stimulant pour l’imaginaire : l’anticipation. Et pas nécessairement pour annoncer le pire. C’est ce que fait Yann Legendre avec Flesh Empire. Un premier essai en bande dessinée, un coup d’éclat.
 


Dans un monde où l’intelligence est artificielle et les consciences, conservées sous forme de données, indifféremment téléchargées dans un corps ou un autre chaque matin, Ray Zimov, un chercheur de haut rang, entreprend, à la demande d’une richissime comtesse, de développer des cellules de chair pour les greffer sur un corps mécanique et ainsi, l’humaniser. Un joli projet, qui va mal tourner quand des pirates parviendront à s’emparer de la chair de laboratoire et à la synthétiser en masse pour donner corps à toutes les consciences...
 

Singularity


Il faut tout d’abord souligner le premier exploit accompli par l’auteur, celui d’exposer, dès les premières pages et avec une maîtrise admirable, un univers presque sans matière, ce monde qui se nomme Singularity, et plus particulièrement, la base de données qui conserve les consciences, c’est-à-dire les données mentales, de tous ses habitants. Ainsi résumé, le concept peut sembler abstrait, alors que c’est tout le contraire : grâce au dessin, d’une force et d’une symétrie impressionnante, les concepts sont concrétisés sous les yeux des lecteurs. 

Le DataCenter, le Sénat, le SpatioPort apparaissent sous nos yeux comme des données s’affichent sur un écran. Mieux encore, les composants mêmes de la matière, le circuit, les câblages, les leds, sont des motifs qui tissent la texture du dessin, redoutablement géométrique.

Tout part du noir, dans cet album. Les pages sont noires et les formes blanches viennent y détourer des lieux, des visages, des machineries, des composants. L’album alterne de brefs passages d’exposition, façon déroulé d’intro de Star Wars, et de courts chapitres où l’on suit les personnages principaux. Ray Zimov qui ressemble à un clone de John Malkovitch, la comtesse Aliena, puis Alkaline l’être de chair, dont la peau apparaît enfin en rose au milieu de cet univers de bichromie. 

Narration en voix off, puis dialogues, ellipses et habiles résumés de la situation, cases de taille et de rythme sans cesse changeant : Yann Legendre semble plus qu’à l’aide avec les codes de la BD, qu’il convoque selon les besoins de son récit.
 
 

Maîtrise


Rarement a-t-on entre les mains un album qui s’accorde une telle liberté formelle sans perdre à aucun moment l’attention des lecteurs. Yann Legendre a d’abord conçu ce projet comme un portfolio et a exposé son travail en galeries avant de le voir publier par Casterman sous sa forme grand public. On sent que l’histoire qu’il développe est tout autant portée par le dessin et l’enchaînement de formes graphiques pures que par le propos, et néanmoins tout fait sens.

Et évoque, avec une acuité assez troublante, des sujets terriblement contemporains, comme la surveillance numérique, le transhumanisme ou... la surpopulation et la manipulation de l’opinion publique.

Mieux encore, Yann Legendre parvient à la fin de son projet, à lui donner une dimension surprenante, déstabilisante, qui retourne à la fois le point de vue et la distance qu’on pouvait avoir vis-à-vis de cette dystopie plutôt froide et implacable. L’incarnation des données est-elle la source de tous les maux ou l’origine de l’humanisation de la machine ? La question peut sembler philosophique, la réponse de Flesh Empire n’est pourtant pas de cet ordre.

Elle appartient plutôt au strict registre narratif. Au pivot, au retournement. Si l’on en croit Flesh Empire, la fin du monde n’est sans doute qu’une forme inaboutie de l’éternel recommencement.
 



Yann Legendre – Flesh Empire – Casterman – 9782203164314 – 19 €


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Pour approfondir

Editeur : Casterman
Genre : bd adultes
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782203164314

Flesh empire

de Legendre, Yann

Entre Blade Runner et Sin City, un récit de science-fiction époustouflant de maîtrise technique.Ce monde a pour nom Singularity. Il est contrôlé par un Sénat tout puissant, qui ordonne les existences en stockant la mémoire de chaque résident au sein de DataCenter, une gigantesque base de données. A tout moment, la mémoire des résidents peut être déconnectée, et leur existence effacée à jamais... Décidé à lutter contre cette dictature, le chercheur Ray Zimov développe en secret une matière permettant à chaque résident d'éprouver une sensation jusqu'alors inconnue : le plaisir de la chair...Inventeur de formes kaléidoscopiques, Yann Legendre repousse les limites du noir et blanc et renvoie le lecteur à des questionnements contemporains : le contrôle social, le Big Data ou encore l'intelligence artificielle...

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