Flics et polar, l'atmosphère vire noir, pour un autre voyage au bout de la nuit

Clément Solym - 12.11.2011

Bande Dessinée - Tardi - policier - aventures


Beau casting de scénaristes pour quelques-uns des meilleurs albums de Jacques Tardi : Louis-Ferdinand Céline, Léo Malet, Jean-Patrick Manchette ! Un point commun entre eux est le fait de tremper leur plume dans de l'encre bien noire, charriant tout leur désenchantement vis-à-vis de l'humanité !!! Encore Léo Malet écrivant ses Nestor Burma y met-il un peu d'humour, alors que Manchette... Lui et Tardi se connaissaient et cosignèrent Griffu (Casterman).


Avec BDfugue

 



Seul maître à bord suite au décès prématuré de Manchette, Tardi adapte Le petit bleu de la côte Ouest et La position du tireur couché. Ô dingos Ô châteaux qu'il met aujourd'hui en images pour les éditions Futuropolis établit la notoriété de l'écrivain et se trouve couronné du Grand prix de littérature policière 1973, mais avec des grincements de dents !

 

Fondateur de ce qu'il nomme lui-même le "néo-polar", Manchette se sert du roman noir comme d'un véhicule pour une critique sociale et politique de la France des 30 glorieuses, ponctuée d'éclats de violence... et Dieu sait s'il y en a dans Ô dingos Ô châteaux !!!

Ô dingos, Ô Châteaux,

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Nous y suivons Julie, tirée de son hôpital psychiatrique par Michel Hartog, ex-architecte devenu richissime philanthrope suite au décès de son frère : elle est engagée pour s'occuper de son neveu Peter, gamin gâté pourri qu'elle va réussir à dompter !

 

Tous les deux sont enlevés au jardin du Luxembourg par une bande de kidnappeurs chargés en fait de les liquider en faisant porter le chapeau à la jeune femme : impeccable machination commanditée par l'ignoble tonton, bien sûr...

Déjouant la mise en scène d'un faux suicide, Julie nous embarque dans un road-movie sanglant avec une idée en tête : se réfugier dans le château d'Hartog, sa "folie" construite dans le Vercors... "Ô saisons ô chateaux, quelle âme est sans défaut ?" Je suis souvent déçu par les transpositions de romans au cinéma ou en BD, gâchées par la méconnaissance des règles narratives propres à chacun de ces médias... mais rien de tel ici !

Tardi conserve l'essence du livre de Manchette tout en simplifiant les séquences qui auraient "chargé la barque", et par la grâce d'un dessin incroyablement organique crée une ambiance étouffante ! Et même la légère inexpressivité des personnages nous aide à comprendre leurs réactions qui s'apparentent plutôt à des réflexes de survie sous la pression d'évènements extrêmes...  

 

Dois-je préciser que l'album est en noir et blanc ?

Rouge est ma couleur,

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Pourtant, le polar BD peut se concevoir en couleurs, si elles sont intelligemment utilisées pour accroitre la force dramatique du récit : je connais au moins un auteur qui y parvient, il s'appelle Jean-Christophe Chauzy et nous a donné des albums exemplaires !

 

Voilà un dessinateur autant à l'aise dans le burlesque - ses bandes dessinées chez Fluide Glacial - que dans les histoires cauchemardesques de Marc Villard !!!

Difficile de choisir entre La guitare de Bo Didley et Rouge est ma couleur (Casterman)... Ce dernier titre se veut le portrait croisé d'un père - flic au bout du rouleau désirant venger la mort de son coéquipier - de sa fille essayant d'arrêter la drogue, mais aussi d'un quartier, Barbès, dans ses aspects les plus sombres...

Détruits par la vie, perdant toute moralité, les protagonistes errent dans un enfer mental sans issue, et Chauzy nous régale de "gueules" cabossées et de cases hypra-colorées jusqu'à la nausée !

 

Un autre voyage au bout de la nuit...