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Gauguin, Loin de la route : ombres et lumière d'un grand artiste

Xavier S. Thomann - 27.11.2013

Bande Dessinée - Gauguin - Marquises - Segalen


L'objectif de ce bel album est assez simple : retracer les dernières années de la vie de Paul Gauguin. Maximilien Le Roy (scénario) et Christophe Gaultier (dessin) y parviennent admirablement. Ils évitent les clichés et les images convenues à propos de la vie de l'artiste à Hiva Oa, la célèbre île de l'archipel des Marquises. Ils dressent le tableau saisissant d'un homme confronté en permanence à ces démons. Ce qui ne l'empêche pas de laisser s'exprimer tout son génie. 

 

L'histoire se positionne sur deux plans. Les dernières années de l'artiste donc, de son arrivée au bout du monde à sa mort d'une overdose de morphine. Mais aussi un bond en avant vers le futur immédiat qui suit la mort de Gauguin. On met alors nos pas dans ceux d'un certain Victor Segalen (il est médecin de marine à cette époque) soucieux de percer à jour le mystère qui entoure la fin de vie de l'artiste et de savoir qui était vraiment Gauguin. 

 

Le contexte politique et social occupe en toile de fond une place importante. Hiva Oa n'est pas toujours le paradis que l'on voudrait bien imaginer. Entre des fonctionnaires brutaux et minables d'un côté et des missionnaires intéressés de l'autre, c'est aussi le vrai visage de la colonisation française qui est développé d'un bout à l'autre de l'album. Gauguin apparaît ainsi comme celui qui dénonce et se révolte contre l'ordre établi. Ce qui aura son importance dans sa chute prématurée. Les institutions ne voient pas d'un bon oeil les « coups de gueule » du peintre.  

 

Forts de leur volonté de peindre le « vrai » Gauguin, les auteurs mettent en avant cet aspect du personnage. Ils reviennent sur ses idées libertaires et son anticolonialisme. La dernière partie de l'ouvrage se concentre sur cette dimension parfois oubliée du personnage, notamment à travers ses rapports avec la population locale. 

 

Entre deux cuites au rhum, il est le premier à s'élever contre le système en vigueur, en prenant la défense des habitants ou bien en s'insurgeant contre l'hypocrisie des ecclésiastiques. Lors d'une soirée un peu trop arrosée, il attrape l'évêque Martin par le coup et, le visage déformé par la colère et l'excès de boisson, lui assène : « Toujours à genoux devant votre morale d'esclave ! ». 

 

Le trait épais de Christophe Gaultier convient parfaitement à la teneur de l'histoire racontée, celle d'un homme à la fois sombre et génial. Gauguin, Loin de la route est une véritable réussite sur le plan esthétique. On est proche de l'univers du peintre, toujours sur le point de sombrer, à la recherche d'un paradis perdu.