Hubert : parcours d'un regard, de Ben Gijsemans

Nicolas Ancion - 23.02.2016

Bande Dessinée - Hubert parcours regard - Ben Gijsemans


Si le verbe « lire » s’applique aussi bien à la BD qu’à la littérature non illustrée, on aurait tort de penser que le déplacement de l’œil sur la planche se contente de suivre le simple déroulement de gauche à droite et de haut en bas, qui est celui de la lecture de phrases et de l’enchaînement des cases.

 

En effet, à l’intérieur de chaque case et dans leur arrangement qui constitue la page de bande dessinée, le regard du lecteur va se promener, se perdre peut-être, tissant des liens, comblant des trous, et ces mouvements sont aussi constitutifs de la lecture que le simple déroulé des mots et des cases dans leur ordre logique. En prenant pour personnage principal un peintre amateur qui passe son temps libre à admirer les peintures des Musées royaux des Beaux-Arts de Bruxelles, Ben Gijsemans a trouvé un sujet sur mesure pour explorer les rapports intimes qui lient, dans la bande dessinée, les objets représentés et leur représentation. Et le résultat n’a rien d’une démonstration théorique ou d’un tour de force, c’est plutôt une somptueuse variation, comme le permettrait une pièce musicale, qui décline, tourne et retourne les regards du lecteur et des personnages, dans toutes les directions.

 

 

Un beau dimanche à la ville

 

Hubert est un monsieur d’un certain âge, au corps un peu encombrant, affublé de lunettes imposantes et vivant seul dans un appartement à l’étage d’une maison bourgeoise, avec de grandes fenêtres et une cheminée en marbre. Le week-end, il prend le temps de se perdre dans les peintures du musée d’art ancien, puis, calmement, retraverse la ville pour regagner son petit chez lui et y peindre en amateur des copies de ses œuvres favorites. D’un côté, il y la fenêtre, pour la lumière du jour ; de l’autre, le PC avec Internet, pour les images des peintures à imiter.

 

Entre les tableaux du musée et les toiles de l’amateur, entre les fenêtres de l’ordinateur et celle de l’appartement, des rapports de plus en plus complexes et troubles vont s’établir. Surtout quand la voisine apparaît dans l’encadrement d’une vitre en contrebas, encore plus quand la voisine du dessous se met en tête d’inviter le vieil Hubert pour partager une bouteille et parler de peinture.

 

Une histoire de regards

 

À la façon de Tati (dont Hubert emprunte d’ailleurs les tonalités de la veste et la haute silhouette), Ben Gijsemans ne recourt pas aux dialogues pour développer son propos. « Hubert » est un album avant tout visuel, où les positions des corps, l’orientation des regards, les longs silences qui s’étendent de case en case, parviennent à la fois à émouvoir et à raconter, bien mieux que les phrases échangées. On sait depuis longtemps que c’est dans l’espace blanc qui sépare les images que le lecteur fabrique les mouvements de l’histoire qu’il lit : avec cet album, on réalise à quel point c’est aussi dans les trous, les silences des personnages et des péripéties que le lecteur nourrit le récit.

 

Hubert a-t-il toujours vécu seul ? Est-il vieux comme sa voisine ? Est-il passionné de peinture ou si désœuvré que l’art remplisse simplement dans sa vie un espace vacant, est-il l’essence de son existence ou une simple façon de tuer le temps à mille autres pareille ? Chaque lecteur apportera les réponses qui lui conviennent et c’est grâce à cela, d’ailleurs, que le personnage presque toujours silencieux lui semblera terriblement familier. Et redoutablement étrange, pourtant.

 

 

L'art pour l'art

 

La première partie de cet album, une formidable déambulation quasi muette dans les salles du musée puis dans les rues de Bruxelles a été réalisée dans le cadre du travail de fin d’études de Ben Gijsemans à Saint-Luc. On imagine que le jury a dû être enthousiaste. La mise en scène du spectateur face à la toile, de la circulation de son regard, en écho au passage des autres visiteurs, est une merveille, rendant particulièrement bien le tempo et la lenteur, le silence et le recueillement qui rythment les grandes salles de musée.

 

C’est la grande réussit de ce livre : donner à voir le regard et les errements de la pensée, tantôt perdue, tantôt pétrifiée, de cet Hubert qui ressemble tant aux lecteurs : un bonhomme seul, avide de tout voir et de tout saisir, mais qui reste finalement extérieur à l’histoire qui se déroule sous ses yeux. Magnifique.


On ne peut que féliciter les éditions Dargaud pour cette traduction.

 

 

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Pour approfondir

Editeur : Dargaud
Genre : bandes dessinees...
Total pages : 88
Traducteur :
ISBN : 9782505064091

Hubert

de Gijsemans, Ben

Signé par un auteur belge flamand, Ben Gijsemans, ce roman graphique nous plonge dans l'univers calme et solitaire d'Hubert. Un Bruxellois introverti qui aime peindre les tableaux des personnages féminins des musées royaux des Beaux Arts de sa ville. Le dessin magnifique et le trait précis de Ben proposent un rythme lent afin d'apprécier ce récit des plus intimistes.

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