Iba : Pierre Maurel, le fantastique

Clément Solym - 09.12.2014

Bande Dessinée - Pierre Maurel - Fantastique - Catserman


« Iba » de Pierre Maurel ne vient pas de sortir de presse, il est en librairie depuis avant l'été et l'hiver est déjà à nos portes. Peu importe, au fond. Les BD sont des ouvrages de littérature comme les autres : pour les bons livres, il n'y a jamais de date de péremption. Les histoires de fiction sont des vivres impérissables. Et, comme Noël approche, dûment emballé, ce bouquin pourra servir d'excellent cadeau à glisser sous les branches du sapin.

 

Pas très célibattante

 

Élise vient de se faire larguer. Heureusement, elle a deux bonnes copines, qui se sont fixé pour mission de lui changer les idées, de la remettre sur pied et, qui sait, de lui faire rencontrer un nouvel homme pour qu'elle puisse définitivement tourner la page, comme tout le monde. Mais Élise n'est pas comme tout le monde, justement : elle fait des rêves étranges – mais sont-ce bien des rêves ? — où apparaît une fille un peu flippante, aux yeux en amande, sans iris et sans pupille...


On comprend bientôt que cette apparition n'est pas une inconnue, mais Iba, l'amie imaginaire qui accompagne Élise depuis la plus petite enfance. Une amie de longue date, donc, mais qui n'hésite pas à s'en prendre violemment à ceux qui s'approchent trop près de son Élise... Les morts étranges se succèdent dans l'entourage de la jeune fille, qui a bien du mal à retrouver le moral. Sans même parler de l'âme sœur. À moins qu'elle ne soit là, justement, depuis toujours...

 

Iba à la fenêtre

 

Un lent glissement d'épisode en épisode

 

Pierre Maurel publie régulièrement et les lecteurs fidèles d'Actualitté le savent. La magie du Net permet d'ailleurs de relire ce qui a été dit de « Post-Mortem » ou de « Tabula Rasa ». Après plusieurs projets qui racontaient des dérives de société, « Iba » creuse une veine plus intimiste, même si le traitement graphique en noir et blanc et la publication originale par épisodes (dans l'album, ce sont des chapitres successifs) rappellent plutôt la série « Blackbird » du même auteur. En effet, et c'est important de le souligner, avant de paraître en album, « Iba » a connu une première diffusion mensuelle, par épisode, dans le magazine « Professeur Cyclope » (excellente revue de BD, activement soutenue par Arte et de Télérama). Les éditions Casterman ont eu le bon goût de proposer à certains auteurs de republier leurs histoires en album, c'est le cas de ce projet-ci.

 

De Maurel, on reconnaît immédiatement le trait noir et les décors très urbains (nombreuses scènes de marche en rue ou d'arrivée dans des appartements), mais les hallucinations d'Élise offrent à l'auteur l'occasion d'explorer un registre plus fantastique, où son dessin crée, sans un mot parfois, une atmosphère étrange, proche du réalisme magique, et qui met le lecteur mal à l'aise...

 

La rue sous la pluie, avec Iba

 

De la dystopie au fantastique

 

Pas facile d'habitude pour un auteur de se lancer dans un nouveau genre : il est toujours plus simple et confortable de répéter des formules qu'on pratique depuis longtemps. Maurel a osé s'éloigner de l'anticipation sociale développée dans ses derniers titres pour s'aventurer sur le terrain d'un fantastique d'épouvante, qui rappelle les romans de Jean Ray ou de Thomas Owen : il en profite pour se glisser dans les angoisses et les névroses de son héroïne et lui offrir une profondeur inquiétante, notamment grâce à de nombreux flash-back dans son passé solitaire. 

 

Il prend aussi le temps d'enrichir son dessin et la construction de ses planches, désormais denses et fouillées, tout en gardant la lisibilité qui fait sa force depuis toujours. « Iba » est une très belle réussite, qu'on ne peut que chaudement recommander à tous les lecteurs et à leurs amis imaginaires.