Intégrale : Tif et Tondu prennent un coup de vieux

Clément Solym - 10.02.2013

Bande Dessinée - Lapière - Sikorski - Tif


On ne présente plus Tif et Tondu. Ces deux compères ont traversé des décennies de publication, sous le dessin de Will, qui leur a donné cette silhouette aisément reconnaissable : Tondu est barbu, Tif n'a pas un poil sur le caillou. Ils ont tous les deux quelques kilos à perdre et pas mal de pain sur la planche pour résoudre des enquêtes, presque toujours policières, parfois teintées de fantastique ou de science-fiction. Ils ont été pendant bien longtemps à la fois l'un des piliers du journal de Spirou et l'une des séries qui cartonnait aux Editions Dupuis, à l'époque où l'éditeur publiait les albums en version souple brochée.

 

Aujourd'hui, la série est entièrement disponible à nouveau en belles intégrales cartonnées, où les aventures réunies sont chaque fois précédées d'une introduction remarquablement rédigée, où les détails historiques amusants, les influences littéraires et graphiques ou encore les anecdotes de rédaction sont présentées avec des images d'archives, sans jamais sombrer dans le pointillisme pesant ou les discours vétilleux réservés aux seuls connaisseurs.

 

Tif et Tondu est une série « tout public », les intégrales se doivent de respecter cet esprit. Et le but est atteint.

Aventures ordinaires

Avec la publication du douzième volume, la rétrospective atteint un tournant important dans l'histoire de la série. Les éditions Dupuis, au début des années 1990, confient les aventures de Tif et Tondu à un nouveau tandem : Lapière au scénario (qui a succédé à Desberg, qui pilotait la série depuis quelques années) et Sikorski au dessin. L'introduction rappelle dans quelles circonstances, cette transmission a été possible. Le jeune Lapière n'avait alors pas grand nombre d'histoires pour étayer sa candidature et le dessinateur n'avait carrément jamais réalisé d'album complet.

 

Étonnamment, Lapière donne aux épisodes qu'il imagine un ton résolument adulte et polar. Desberg avait déjà opté pour le réalisme, mais Lapière va plus loin dans le noirceur et la complexité de l'intrigue. Tif et Tondu ne sont plus confrontés à des phénomènes surnaturels ou à des méchants agissant en bande organisée à l'échelle planétaire, mais à des crimes de droit commun, comme on en lit dans les faits divers et les chroniques judiciaires des journaux. Ils doivent faire appel à leur raisonnement et à leur sang-froid pour démasquer les coupables.

 

 

 

 

Les deux héros sont plongés dans le monde contemporain et le lecteur a l'impression d'assister à l'adaptation pour le cinéma d'une bande dessinée. Les personnages semblent trop matures, l'univers moins fascinant que dans les épisodes où le barbu et le chauve affrontent la main blanche et le mystérieux Monsieur Choc.

 

Le dessin y est pour beaucoup, d'ailleurs, car Sikorski ne peut acquérir en quelques planches l'assurance de Will : ses héros sont encore raides et les rues qu'il dessine, sans parler de ses héroïnes, sont terriblement marqués par l'esthétique des années 80, sans avoir pour autant la patte d'un Serge Clerc ou d'un Philippe Berthet, qui, dans la décennie précédente, avaient réussi à immortaliser l'esthétique de leur époque dans une version bédé époustouflante (même si, pour Berthet, cette entreprise était passée par des hommages poussés à l'univers graphique du film noir, avec le Privé d'Hollywood, ou l'Art Nouveau, dans le somptueux « Couleur café »).

 

Un coup de vieux

 

Relues aujourd'hui, ces histoires semblent finalement très datées. Le scénario, tout en prenant la liberté de renouveler le registre de la série, manque d'audace et se veut trop mature pour les personnages que les lecteurs connaissent bien. Le dessin mal assuré n'arrange rien à ces faiblesses. Reste cet effet d'étrangeté : sans avoir vieilli, Tif et Tondu ont mûri. Ils sont passés à l'âge adulte. Ils ne font plus rêver les jeunes lecteurs, ils les effraient un peu.

 

L'un des plus grands mérites de cette période de la saga de Tif et Tondu aura sans doute été de permettre à Denis Lapière de faire ses armes pour préparer ses futures grandes réussites comme les aventures de Ludo, « Le bar du vieux français » ou, tout récemment « Page Noire » chez Futuropolis.

 

Et juste pour les souvenirs, quelques photos : 

 

{CARROUSEL}