Jheronimus & Bosch : L'Enfer de Paul Kirchner

Nicolas Ancion - 18.12.2018

Bande Dessinée - Paul Kirchner - Editions Tanibis - Enfer, Dante, Jérôme Bosch


Paul Kirchner est un obsessionnel. Les éditions Tanibis nous l'ont bien démontré en publiant deux tomes du strip qu'il a consacré au Bus, série drôle et absurde de variations sur le passage d'un bus dans une rue presque déserte. C'était déjà fou, répétitif, hallucinant, nous vous en parlions ici-même, il y a quelques années.



 
Dans ce nouveau titre, l'auteur change radicalement d'univers, mais pas de méthode. Chaque planche est à nouveau consacrée à une péripétie en Enfer du tandem formé par un pauvre hère décédé en l'an de grâce 1508 (un certain Jheronimus) et son canard en bois à roulettes (joliment appelé Bosch).

« L'enfer, c'est les autres », disait Sartre, mais les graphistes, illustrateurs et autres créatifs ne sont pas du même avis : pour eux, l'Enfer, c'est Jérôme Bosch et ses tableaux aux mille détails, aux monstres familiers et aux tortures minutieuses, c'est aussi celui de Dante, avec ses cercles, ses mises en garde et ses tortures à durée indéterminée. C'est bien dans cet univers-là que Jheronimus et Bosch vont pâtir pour les siècles des siècles. Ou plutôt les planches des planches, car il s'agit bien de BD.
 

 

L'éternité, c'est long


Kirchner pratique un humour à froid, très noir, où son héros (et son fidèle canard à roulettes) ne peuvent que se faire malmener par les diablotins, leurs fourches et leurs facéties retorses. De page en page, le pauvre Jheronimus n'évolue guère, aussi naïf que Bécassine, il croit sans cesse qu'un peu de répit lui est offert dans les entrailles de la terre où il erre dans une nuit éternelle. Un fruit appétissant, un repas odorant, une porte de sortie...

Un peu comme dans la série « Game Over » de Midam, (mais en beaucoup plus savoureux), le héros finit toujours par en prendre pour son grade, mais, même si la chute est attendue, c'est la manière d'y parvenir qui fait mouche. On savoure les multiples explorations sur ce thème infini.

Alors qu'il traîne derrière lui, au bout d'une ficelle, son Bosch de canard, c'est toujours Jheronimus qui est le véritable dindon de la farce, tantôt absurde, tantôt surréaliste, tantôt cruelle, idéalement les trois à la fois. Manipulé comme une marionnette par les sbires de Satan, le pauvre manant est une source de joie inépuisable pour les diables et, tout en haut, dans la splendide clarté du Paradis, pour les saints vautrés dans leurs nuages cotonneux, qui se foutent royalement des âmes damnées.

 

Le jardin des délires graphiques


Kirchner tente en permanence d'épuiser son sujet. Non content d'explorer les multiples facettes du décor, les variantes sur le thème de l'attente (déjà très présent dans « Le Bus »), de la torture ou du temps qui ne passe pas, il convoque dans ses illustrations des motifs puisés dans l'histoire de l'art. Tantôt, il emprunte un escalier à Escher, un paysage à Dali, des personnages et des éléments de décor à la tradition de l'enluminure et de la gravure médiévale, sans parler des monstres de Bosch.

Mais il ne s'agit pas de simples hommages, car le dessinateur mêle ces éléments à d'autres issus de la pop culture et du monde contemporain, comme les baraques de fête foraine, les salles de gym, les wagonnets de mine ou les écrans plats. Loin de jouer sur les anachronismes ou les incongruités, Kirchner illustre des enfers vraiment universels, traversant les époques et les modes, où l'élément central reste la détresse et l'isolement du pauvre damné soumis au mépris à la cruauté de Satan et de ses multiples acolytes.

Alors que « Le Bus » était une série en noir et blanc, ces aventures infernales sont illustrées en couleurs. Le trait gras et noir de Kirchner, oscillant selon les envies entre ligne claire et fausse gravure médiévale, est sobrement souligné par des couleurs infernales : tonalités de bordeaux et d'autres rouges sombres, jaune des flammes, gris et rose des assistants infernaux... Cet album démontre que Kirchner, sans quitter sa maîtrise de la BD obsessive et minimaliste est capable de se renouveler du tout au tout.

Paul Kirchner – Jheronimus & Bosch – Tanibis – 9782848410487 – 20 €



Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.

Pour approfondir

Editeur : Tanibis
Genre :
Total pages : 104
Traducteur :
ISBN : 9782848410487

Jheronimus & Bosch

de Paul Kirchner

Voici Jheronimus, pauvre hère condamné à subir tous les outrages en Enfer accompagné de Bosch, son stoïque canard en bois. Depuis leur trépas, ils endurent brimades et humiliations de la part de démons facétieux et leurs tentatives pour gagner le paradis se soldent toutes par de fumants échecs. Dans cette centaine de pages de gags muets, blasphématoires et scatologiques, Paul Kirchner s'inspire autant d'une certaine imagerie médiévale de l'au-delà, telle qu'illustrée dans les vers de Dante ou les triptyques de Jérôme Bosch, que de la mécanique absurde des cartoons de la Warner. Il met en scène avec un malin plaisir le sadisme de diablotins malicieux auquel répond l'entêtement masochiste du pauvre Jheronimus. L'Enfer décrit par Kirchner obéit à des lois bizarres, source d'un humour absurde qui n'est pas sans rappeler celui de sa série Le bus. Mais si le passager du bus sortait le plus souvent indemne, quoique déboussolé de ses aventures, on ne peut pas en dire autant de nos infortunés anti-héros. A la fois fosse septique pour les anges du paradis et terrain de jeux pour des démons en manque de torture, l'enfer dans lequel ils sont coincés est source de brimades aussi drôles que cruelles. Le boss en personne, Satan, fait que lques apparitions remarquées et dévoile une facette comique inédite. Il signe aussi la postface de l'ouvrage.

J'achète ce livre grand format à 20 €