Joker : Benjamin Adam a tous les as dans sa manche

Nicolas Ancion - 25.01.2016

Bande Dessinée - Benjamin Adam - La Pastèque - Joker


Dès les premières planches, Joker est un album irrésistible, une de ces trop rares bédés dont on savoure à la fois le suspens de l'histoire et la façon brillante de le mettre en scène. Pour le résumer grossièrement, Joker raconte un règlement de compte familial. Dès les premières pages, on découvre deux frères, Herb et Jed, et leur cousin, Hawk, dont les deux premiers – pas très malins – sont camionneurs dans la société de bois détenue par le troisième.

 

Ce dernier est célibataire alors que ses deux cousins sont chacun à la tête de familles très nombreuses (7 et 8 enfants). Et tous, y compris les descendants, portent d'imposantes lunettes. Leurs vies bien rangées, dans la campagne paisible, sont rythmées par des parties de cartes hebdomadaires où celui qui pose le joker peut échanger non seulement son jeu, mais aussi sa vie et son boulot, avec le joueur de son choix jusqu'à la partie suivante. Et c'est ainsi que le propriétaire de la société Batimax se retrouve, bien souvent, à tenir le rôle du camionneur et à s'occuper des enfants d'un de ses cousins tandis que ce dernier sirote des cocktails au bord de la piscine dans le manoir, jusqu'au dimanche suivant.

 

Un bout de planche

 

D'un trio infernal à l'autre

 

Comme dans tout polar habile, ce premier trio en cache d’autres. Derrière les trois hommes se cachent trois femmes, qui jouent chacune un rôle déterminant dans le fiasco en chaîne qui est sur le point de se dérouler sous les yeux du lecteur. Meurtres, cavale en camionnette, révélations dans la presse, enjeux économiques majeurs... l’enquête policière se double d’un road-movie et de multiples enquêtes où les rumeurs sont amplifiées, les faux-semblants confirmés et les mensonges rarement dévoilés de la façon prévue. Benjamin Adam est un scénariste habile, bosseur, qui ne se contente pas de développer une bonne idée.

 

Il en enchaîne une kyrielle, multipliant les personnages, les pistes et les enjeux. Là où tant d’autres perdraient les lecteurs en cours de route, il nourrit son récit de cette complexité, introduisant sans cesse de nouveaux personnages, de nouvelles profondeurs et des complications redoutables, dont les lecteurs se délectent, finalement. Bien sûr, on est plus emballé au début qu’à la fin par ces rebondissements en accordéon, mais le plaisir reste intact d’un bout à l’autre.


 

Complexe, sans être compliqué

 

Joker nous rappelle que raconter une histoire ne se résume jamais à imaginer les péripéties qui la composent : le vrai travail consiste à inventer une nouvelle manière de dérouler le récit, qui ne fasse qu’un avec lui, comme les deux faces d’une même pièce ou... les deux côtés d’une carte à jouer. Presque chaque planche est ici découpée en 9 cases identiques, rectangulaires, dont le format ressemble étrangement à celui d’une carte à jouer, tout comme les planches de l’album. Le déroulé de l’histoire ressemble à l’étalement des cartes sur le tapis d’un casino, ou plutôt leur lente chute, à la façon d’un parcours de domino, où la chute de l’une est entraînée par celle de la précédente. Chaque page détaille une avancée du récit (tantôt une scène précise, tantôt une séquence plus longue) et déclenche, de près ou de loin, la conséquence qu’on découvre à la page suivante. Le château de cartes s’écroule lentement, la chute de la première lame, tout en bas, entraîne le déséquilibre de toutes les autres.

 

Le goût du détail

 

Bien qu’entièrement en noir et blanc et à première vue très accessible, la ligne claire de Benjamin Adam parvient à balayer des registres illustratifs assez variés. Le dessinateur alterne, selon les besoins de son histoire, des cases d’illustration traditionnelle pour accompagner le récit en voix off avec des passages où l’émotion des personnages et la météo déchaînée sont rendues de façon beaucoup plus expressionniste.

 

Une scène est tantôt synthétisée en une case où les personnages et la situation sont esquissés en quelques traits, tantôt développés dans une mise en scène plus posée, avec un goût certain pour la géométrie, la miniature et les détails. L’auteur prend ainsi un plaisir flagrant à soigner ses fausses unes de journaux imaginaires, calqués sur les typographies et mises en pages de périodiques qu’on reconnaît sans peine.

 

À la fois captivant, futé, subtil, drôle et beau, Joker est un album terriblement ambitieux, qui se révèle à la hauteur des enjeux qu’il se fixe. C’est une véritable pépite que les éditions de la Pastèque viennent d’ajouter à leur déjà bien riche catalogue.


Pour approfondir

Editeur : La Pasteque
Genre : bandes dessinees...
Total pages : 112
Traducteur :
ISBN : 9782923841793

Joker

de Adam Benjamin (Auteur)

Tous les dimanches, depuis des années, trois cousins se retrouvent pour griller trois poissons et jouer aux cartes.Plus précisément, à une variante du "huit américain". Dans la version classique, celui qui pose un 8 peut échanger son jeu avec celui d'un adversaire. Herb, Jed et Hawk ont ajouté un paramètre : celui qui pose un joker peut échanger son jeu et sa vie entière jusqu'au dimanche suivant.

J'achète ce livre grand format à 18 €