Kobane Calling : en direct de la ligne de front, avec Zerocalcare

Nicolas Ancion - 12.09.2016

Bande Dessinée - Kobane Calling Zerocalcare - Cambourakis ligne front - bande dessinée chronique


Pas la peine de prendre des gants ou de faire dans la dentelle : Kobane Calling, de Zerocalcare est, sans nul doute, le coup de poing de la rentrée. Ou le coup de pied au cul, plutôt.

 

 

 

Dans ce livre aussi ambitieux que réussi, le jeune dessinateur italien parvient à rendre foi en l'humanité en évoquant l'une des zones de combats les plus célèbres du moment, celle qui s'étend à la frontière de la Turquie et de la Syrie, autour de la ville de Kobané ; là où les combattants kurdes tentent de faire vivre une confédération démocratique et de résister, tant bien que mal aux assauts de Daesh et de l'armée turque qui, pour des raisons bien différentes, ne veulent pas voir émerger un espace où sont respectés à la fois les droits démocratiques et la cohabitation des religions, l'égalité des sexes et le développement durable. Rien que ça.

 

Tous les chemins partent de Rome

 

Zerocalcare ne prétend pas être journaliste, encore moins expert en géopolitique ou spécialiste des questions épineuses d'histoire contemporaine, mais, lassé par le récit manichéen martelé par les médias en Europe, il décide de partir à la frontière entre la Turquie et la Syrie, voir de ses propres yeux ce qui se passe sur le terrain, dans la Rojava, ce petit territoire où les Kurdes tentent de faire émerger un espace qui respecte à la fois leur identité et toutes les autres. Avec quelques jeunes activistes romains, il planifie donc un premier voyage, puis un second, dans cette zone de combat.

 

Au programme, bien entendu, un peu de carnets de voyage, comme il se doit, pour ancrer le témoignage dans le réel avec ses épisodes de douane, de bus, d'avion, qui servent surtout à faire sourire les lecteurs, et à désamorcer toute tentative de prétention ou d'arrogance dans le récit (rien de tel qu'une anecdote sur les odeurs de pied ou le menu du petit-déjeuner pour décompresser entre un témoignage de guerre et une interview plus politique).

 

Mais l'essentiel est ailleurs : à la fois dans la présentation très humaine des acteurs de terrain dans les environs de Kobane (depuis le gars qui sert du thé devant une mosquée jusqu'au chef de guerre du PKK) et dans les réflexions très justes que le dessinateur se fait sur son rapport à tout cela, sur la coexistence étrange entre l'image stéréotype qu'on a de ces conflits lointains et la réalité de ce qui se joue vraiment. Avec des images comme celle-ci, par exemple :

 

 

Drôle, pertinent et touchant

 

L'une des nombreuses forces du récit de Zerocalcare est de rappeler sans cesse qu'il ne s'agit ni d'un reportage ni d'un documentaire, mais d'un simple témoignage à hauteur d'homme (bien souvent déformé pour éviter que l'album ne cause du tort à tous ceux qui y sont dessinés et y prennent la parole). On rit beaucoup, on est pris à la gorge aussi, on passe d'une émotion à l'autre, tout en se disant qu'à l'heure des multiples flux d'information en continu, le dessin et les pages imprimées ont une force, à la fois par leur simplicité de lecture et la complexité dont ils peuvent faire preuve, que peu de médias peuvent égaler.

 

Comme Art Spiegelman dans Maus, Zerocalcare recourt au dessin animalier ou symbolique, tantôt pour éviter de personnifier des personnages qui à ses yeux n'ont pas d'importance, comme les politiques, tantôt pour éviter qu'on ne reconnaisse certains de ses compagnons de voyage. Mais ce n'est pas le seul point commun avec le chef d’œuvre de Spiegelman : Zerocalcare trouve lui aussi le ton juste pour témoigner sur un sujet grave sans jamais pontifier, pour se moquer de lui-même tout en livrant un travail d'une justesse terrible et d'une actualité brûlante.

 

 

Bref, à ne pas louper

 

La bande dessinée documentaire connaît un succès considérable ces dernières années et, pourtant, on a rarement pris autant de plaisir à dévorer un album total, malin et sensible à la fois, pertinent, engagé, mais rarement pontifiant. Peut-être parce qu'il est porté par une question fondamentale, assez essentielle, qui est celle de l'auteur lui-même : « Si tout ce que j'ai entendu raconter sur la Rojava est vrai, si cet état utopique se construit vraiment, suis-je prêt à aller m'y installer sans attendre ? »

 

La réponse ne se trouve pas dans cette chronique, mais dans Kobane Calling, ce récit de voyage passionnant à ne rater sous aucun prétexte, où se mêlent culture politique et jeu vidéo, gastronomie italienne et gastro touristique, kalachnikov et tags berlinois. Allez, je n'en dis pas plus, si vous avez lu jusqu'ici, filez chez votre libraire. Et c'est publié par Cambourakis.