L'île aux femmes : Zanzim le glouton

Clément Solym - 10.02.2015

Bande Dessinée - Zanzim - fantasmes - Glénat


Le réel a la cote, on le sait : le succès du bouquin de Trierweiler cet automne a souligné l'appétit des lecteurs pour les biographies truffées de révélations, tout comme les rayons entiers de reportages et de documentaires en BD transforment les auteurs en témoins de leurs temps (comme c'est le cas, par exemple, dans l'excellent « Arabe du futur » de Riad Sattouf, qui lui a valu de remporter pour la deuxième le Fauve d'Or à Angoulême le mois dernier).


La fiction ne semble appréciée du public qu'à la condition expresse qu'elle respecte les codes du vraisemblable. On admet que les auteurs mentent, tant qu'ils font comme si tout ce qu'il racontait était réel.


Or, « L'île aux femmes » de Zanzim fait à première vue exactement l'inverse, à la manière des contes de fées. Le récit ne cesse de rappeler, par ses personnages simples, ses situations claires, ses exagérations et ses interventions providentielles, qu'on nage dans la fable, et pas dans la réalité. Et pourtant aussi étonnante et abracadabrante que semble cette histoire, elle finit par révéler au lecteur, à la toute fin, sa vraie nature.

 

 

Un bout de planche

 

Robinson parmi les femmes

 

Nous sommes pendant la Première Guerre mondiale. Céleste est aviateur et transporte les lettres des soldats depuis les tranchées vers leurs familles restées au pays. On dirait que pour échapper à l'horreur de la boucherie, les poilus n'ont d'autre loisir que la rédaction de lettres d'amour, les pieds dans la boue et le cœur en larmes. C'est avec cette cargaison que Céleste, décidément bien nommé, tombe du ciel et s'écrase sur une île perdue, dominée par deux collines en forme de seins généreux.


Ce n'est pas un hasard : les lieux sont exclusivement occupés par une population féminine, courtement vêtue de pagnes, de peaux de bêtes et d'autres accoutrements qui ont tout pour rendre fou un aviateur égaré. Hélas, la tribu isolée n'a aucune envie d'accueillir un nouveau mâle. Les femelles n'ont besoin que d'un reproducteur et elles en possèdent déjà un, vieux, édenté et unijambiste, qu'elles maintiennent en captivité dans une hutte, aux seules fins de perpétuation de l'espèce. L'aviateur est dès lors condamné à une mort certaine, à laquelle il n'échappera que grâce à ses talents de cuisinier d'abord, puis de conteur ensuite...


Au fil de la lecture, on ne peut s'empêcher de se dire que tout cela est un peu trop beau pour être vrai. Jusqu'à ce que l'on comprenne ce qui se trame vraiment derrière cette robinsonnade sur mesure et qu'on réalise à quel point tout ce récit est construit pour plaire à son public... éclopé et reclus, qui n'est celui qu'on imagine au départ.

 

Un peu de fantasmes d'aviateur

 

Exotique et chiquement toc


Zanzim prend énormément de plaisir à croquer les personnages de son conte pour adules, à partir de quelques imagiers de la culture populaire : il pille tour à tour le répertoire visuel de la guerre de 14-18 (les avions, les soldats et les aviateurs à casquette de cuir, les hôpitaux peuplés d'infirmières en voilettes), celui du roman exotique (les villageoises en peaux de bêtes qui tiennent à la fois du troupeau de Jane façon Tarzan ou de la tribu d'Amazones), ceux des romans érotiques (soubrettes, sauvageonnes et belles dames aux pieds richement chaussés) voire ceux, plus anciens encore, des contes de fées (la caverne, le bûcher, la sorcière au nez crochu et aux ongles interminables).


Son trait est une sorte de ligne claire assez grasse, qui – comme le récit – ne s'embarrasse pas de réalisme. Les pagnes ressemblent parfois à des strings, les tentes ont des trous par lesquels on regarde comme à travers une serrure, un aviateur peut se retrouver fessé comme un gamin... La finesse, dans la représentation, tient en réalité dans l'équilibre subtil que déploie l'auteur pour ne jamais sombrer dans la vulgarité ou se complaire dans l'érotisme franc. Ce n'est pas le dessinateur qui fantasme, c'est son personnage principal. Les images, comme l'histoire, jouent avec les codes, les évoquent, sans jamais y avoir recours ouvertement.

 

Faussement rétro


Avec ce titre, la collection 1000 feuilles, chez Glénat, poursuit le travail éditorial à la fois pointu et accessible, novateur et un brin nostalgique, de la collection Poisson Pilote chez Dargaud, où « La sirène des pompiers » de Zanzim avait connu un joli succès, il y a quelques années. Avec ses dessins arrondis, ses bonshommes souriants et sa thématique vintage, cet album y aurait été parfaitement à sa place.

 

À nouveau, c'est à la fin du récit que l'on comprend à quel point ce choix de représentation faussement rétro est pertinent. On pense aux matriochkas, ces poupées russes qui contiennent une poupée russe, qui à son tour en dissimule une autre...


On croit lire l'histoire d'un aviateur qui invente des histoires et on est en réalité plongé dans un emboîtement bien plus vertigineux. Mise en abyme, dira-t-on pour montrer qu'on a des lettres et de l'héraldique ; mise en boîte, plutôt, comme les lettres des poilus dans la soute de l'avion, qui finissent par ressortir des sacs postaux pour séduire d'autres belles.