"La main heureuse" : en route vers la Mano

Clément Solym - 04.05.2015

Bande Dessinée - Frantz Duchazeau - Professeur Cyclope - Mano Negra


Bien sûr, c'est une mauvaise idée : rouler 100 kilomètres à deux sur une mobylette depuis un bled de Charente pour rejoindre Bordeaux et assister à un concert de la Mano Negra. Bien sûr, il aurait été plus simple de prendre un bus et un train, de voyager en stop, de marcher, même. Bien sûr, quand on est ado, qu'on a grandi au milieu de rien et qu'on a vu sur VHS ce que donnait en concert la Mano Negra, on ne peut pas rater ça. Bien sûr, on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans, dans les années 90.

 

 

En route pour la joie

 

Toute l'histoire du nouvel album de Frantz Duchazeau tient dans son sujet : un road trip à deux sur une mobylette déglinguée pour tenter d'assister à un concert du groupe de rock qui fait décoller le public, de Pigalle à l'Amérique du Sud. Il faut être fan pour se lancer dans une aventure pareille ; il faut être encore fan aujourd'hui pour raconter cet épisode anodin de l'histoire du rock hexagonal et en tirer un récit qui donne à lire la ferveur adolescente, dans ce qu'elle a de parfaitement démesuré.

 

Cet album est pourtant si intime et si anecdotique, qu'il illustre à merveille la fièvre qui brûle en tout fan, qui le consume et le soulève du sol à la fois, qui lui fait vivre à du mille à l'heure des secondes qui ne sont guère plus longues que d'autres, mais tellement plus intenses. Ils sont tout jeunes, Frantz et Mike, ils ont une mobylette, et peut-être pas même l'âge de la conduire, ils vont devoir sécher les cours pour parcourir les cent kilomètres, mais rien ne pourra les arrêter. Ils ont le feu.

 

4 cases

 

 

 

D'une idole à l'autre

 

La route les amènera à croiser des fans d'une autre génération, plus rangés, assagis, mais qui vouent à Johnny un culte sans doute aussi irrationnel que celui de ces deux gamins pour la bande de Manu Chao. Ceux-là n'ont plus la même ardeur, mais ils reconnaissent celle qui consume les deux gamins. Ils sont garagistes et désabusés,ils aideront les ados à atteindre Bordeaux, au bout du compte, au bout de la route. Mais il ne suffit pas d'arriver à bon port, il faut aussi entrer dans la salle.

 

2 cases

 

 

King Kong Five

 

Duchazeau consacre depuis longtemps une partie importante de son travail de bédéaste à l'univers musical : « Le rêve de Meteor Slim » et « Blackface Banjo » ont tous deux été publiés chez Sarbacane. Cette fois, l'auteur se penche sur un épisode autobiographique, ce qui lui permet d'évoquer les premières planches de BD dessinée par le tout jeune Frantz, passionné de BD. Celles-ci sont consacrées à la séparation de ses parents et au désarroi du gamin, perdu au milieu de ces adultes qui hurlent. Cette situation de détresse est représentée par un grand méchant loup menaçant, qui, par la suite, se fera éjecter par le sympathique gorille énervé de la Mano Negra. Le rock dissipe les peurs de l'enfance, résumerait-on en quelques mots. Il est un pont jeté à la hâte en direction de monde adulte, un pont de flammes, un pont de son, provisoire, inconfortable et ardent.

 

Cet album, prépublié en ligne dans le magazine Professeur Cyclope, est à n'en pas douter un hommage graphique à l'un des épisodes les plus énergiques du rock français, à la tornade éphémère que fut la Mano Negra et à l'empreinte marquante, celle d'une main noire aux doigts étendus, qu'elle a laissée chez ceux qui ont pu assister au déluge de son et d'énergie qu'assénait le groupe à chaque concert. En proposant ce projet sur papier, les éditions Casterman offrent au dessin rapide et la mise en scène très simple de Duchazeau de rencontrer un nouveau public, en tournée dans les librairies de France. Si le dessinateur accompagne son album en tournée de dédicaces, on lui recommande chaudement de ne pas le faire en mobylette.

 

2 cases encore pour terminer