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La photo n'est pas l'homme : La belle image, de Marcel Aymé en BD

Clément Solym - 27.06.2011

Bande Dessinée - Marcel - Ayme - Belle


Quand une bande dessinée adaptée d'un roman donne furieusement envie de se plonger dans le bouquin original, on peut se dire que le dessinateur a fait du bon boulot. C'est assurément le cas de Cyril Bonin qui adapte avec brio « La belle image » de Marcel Aymé en 80 pages chez Futuropolis. Le résultat est un des tout bons albums de ce début d'été.

Tout démarre au guichet d'une administration quelconque, lorsque le héros, Raoul Cérusier, se voit refuser les photos d'identité qu'il a apportées pour joindre à une demande de permis. Les fonctionnaires sont tous d'accord : les clichés ne lui ressemblent pas du tout. Le courtier en publicité est furieux et peu enclin à se laisser faire. Il interpelle les personnes présentes, les passants, mais tous aboutissent au même constat : ces photos ne sont pas ressemblantes du tout. C'est alors que le héros aperçoit son propre reflet dans une vitrine de magasin et découvre qu'il ne ressemble en rien à celui qu'il a connu. Ce ne sont pas les photos qui sont mauvaises, loin de là, elles ont même très ressemblantes ; c'est sa tête qui a changé. Catastrophe !

Lui, le type moyen, passe partout, le voilà désormais affublé d'une belle gueule de jeunot avenant. Et personne, cela va de soi, ne reconnaît dans ce beau gosse le terne placeur de publicités. Pas même ses voisins ou sa femme.

Ainsi démarre cette étrange aventure, qui verra Cérusier prendre une nouvelle identité, s'installer à deux pas de son appartement et recommencer une nouvelle vie, plus torride que la première, maintenant que les femmes se retournent sur lui dans la rue. Il envoie Cérusier en voyage d'affaires et se fait appeler Roland Colbert. Même sa propre femme le regarde avec d'autres yeux et lui ne la voit plus de la même manière non plus. Cela lui donne des idées. Redoutables.
Le rêve est évidemment vite rattrapé par la réalité. La médaille a son revers : personne ne connaît Colbert, il est seul pour porter son secret et prendre des décisions irréversibles.

Marcel Aymé avait tissé un conte malin et profond, qui, par-delà le thème de la beauté et des apparences, soulève des questions beaucoup plus intéressantes sur la manière dont on peut vivre sa vie et changer tout à coup son cours paisible.

Cyril Bonin se met habilement au service de ce récit. Conteur talentueux, il exploite au mieux la rapidité de la bande dessinée, la force évocatrice des images, pour concentrer son travail sur deux axes forts : le monologue intérieur du narrateur, riche et nuancé, et les échanges de regards, tout en subtilité, qui émaillent le récit, comme si l'essence-même de notre rapport aux autres reposait sur la façon dont on se regarde ou se perçoit.

 
Les femmes ont de grands yeux qui en disent long, les fenêtres ont des tentures et des volets, tout est question de dévoilement et de dissimulation.

La colorisation fait une belle place aux tons ocres et orange. Elle évoque les couleurs un peu passées des photos anciennes. Dans cet univers nostalgique, colorisé façon Amélie Poulain, la solitude de Cérusier semble encore plus poignante. Et l'impossible toujours plus réalisable. De quel côté la balance va-t-elle pencher ?

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