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La Structure est pourrie, camarade, de Viken Berberian et Yann Kebbi

Auteur invité - 25.08.2017

Bande Dessinée - capitale famille Arménie - architecture humour peuple - immeubles histoire Arménie


Parfois, il faut admettre qu’on est loin d’avoir tout compris à un livre, et tout de même y voir une œuvre hors du commun, un geste irréfutable auquel il faudra revenir maintes fois pour en percer les mystères et en ressentir l’inépuisable force.




 

Ainsi de cette incroyable bande dessinée de Viken Berberian et Yann Kebbi, dont le travail graphique violent, expressionniste, les traits tour à tour rageurs et délicats, sautent au visage comme un tigre affamé. 
 

Fruit d’un très long travail d’écriture et d’allers-retours créatifs entre l’écrivain Viken Berberian et le dessinateur Yann Kebbi, La structure est pourrie, camarade met en scène un jeune architecte à l’enthousiasme grotesque, amoureux de l’œuvre de Le Corbusier et des brutalistes, fasciné par les transformations de la ville où, sous le commandement de son père, ingénieur en chef, poussent sans cesse de nouveaux immeubles en béton, rationalisés, hypermodernes et équipés.

La ville, c’est Erevan, et à travers elle il est question de bien d’autres villes du Caucase, détruites par la guerre, vérolées par la corruption, soumises aux volontés délirantes d’oligarques voraces qui font leur miel financier de leur destruction et reconstruction. Dans ce e ville qui ne se ressemble plus, la destruction forcenée du patrimoine architectural de la cité s’accompagne de la mise au baquet des habitations de la frange la plus pauvre de la population, coupable d’occuper des taudis et d’être insensible aux ambitions urbanistiques délirantes du pouvoir. 
 

La mémoire des lieux est confisquée au peuple et ce vol symbolise à lui seul la misère dans laquelle on le maintient, jouet d’une histoire faite par les armées et les révolutions, plombé par les cultes de la personnalité et qui jamais ne doit s’opposer à la captation de la richesse d’un pays par quelques vautours.

 

« Le changement n’est pas facile, mais regardez le bon côté des choses. Vous allez bientôt emménager dans un plus grand appartement. » Et c’est ainsi qu’en annihilant la mémoire et l’habitat, la société avance à marche forcée vers le règne autoritaire de la ville sans conscience. Ce livre, quel coup de fouet ! 
 

Philippe Marczewski,
Livre aux Trésors (Liège)


en partenariat avec le réseau Initiales

 

Viken Berberian et Yann Kebbi, trad. Claro – La Structure est pourrie, camarade – Editions Actes Sud – 9782330072773 – 26 €