Larguer le voile - Les Mohamed de Jérôme Ruillier

Clément Solym - 18.04.2011

Bande Dessinée - voile - Ruillier - Benguigui


Jérôme Ruillier m'avait déjà impressionné avec son premier album, Le cœur Enclume, publié chez Sarbacane, qui dépeignait avec des armes minimalistes (dessin naïf au crayon, écriture cursive, décors réduits à l'essentiel) la vie d'un jeune père qui découvre, lors de l'accouchement, que sa fille est trisomique. L'émotion était si juste et si forte qu'on sortait bouleversé de la lecture. J'ai depuis fait lire Le cœur Enclume a de nombreux amis et, à chaque fois, les symptômes sont les mêmes : gorge nouée, larmes aux yeux et empathie complète avec les personnages du récit.

Pour son nouveau projet, Jérôme Ruillier sort de l'autobiographie sans pour autant quitter le domaine du récit de vie : il passe cette fois aux biographies multiples. Il a lu Mémoires d'immigrés de Yamina Benguigui et cette lecture l'a remué, au point de lui donner envie d'adapter ce documentaire en bande dessinée.

L'ouvrage original de Yamina Benguigui, en film et en livre, recueille les témoignages de plusieurs générations d'immigrés installés en France, en provenance pour la plupart du Maroc, de Tunisie et d'Algérie (c'est-à-dire de France elle-même pour les migrants arrivés en Europe avant l'indépendance de ces anciennes colonies). Il raconte les conditions de vie précaires, l'humiliation fréquente à laquelle répond une humilité permanente, proche de la soumission. Il expose les rapports complexes qu'entretiennent les expatriés avec la famille restée au pays, les hommes avec leurs femmes, les enfants avec leurs parents. Loin des clichés, ces histoires font entrer de plain-pied dans une réalité méconnue, passée sous silence aussi bien dans les familles arrivées en France pour y trouver du travail que dans les populations locales, qu'on a tenues, ou qui se sont tenues, le plus souvent, à l'écart de ces nouveaux arrivants.

À l'heure où certains partis politiques abusent des clichés et de la méconnaissance de l'autre pour nourrir des peurs irrationnelles, l'initiative de Jérôme Ruillier, qui permet d'entendre ces voix singulières et historiques, est salvatrice. À partir de ces parcours de vie, c'est toute l'histoire d'une société – la nôtre – que l'on découvre. Car mieux connaître l'autre, c'est mieux se connaître soi-même. C'est un acte de résistance contre la pensée malsaine qui cherche, en tous lieux et en tous temps, à opposer les gens pour les dresser les uns contre les autres. Dans les premières pages, Ruillier rappelle cette triste vérité : « Il faut des boucs émissaires, pour réveiller en nous ce qu'il y a de pire, à cause de notre ignorance. » Son album est un réveil efficace pour lutter contre cette paresse de la pensée, un travail tout en finesse qui balaye au crayon l'ignorance et la bêtise qui engendrent la peur, dans notre société recroquevillée autour des téléviseurs.

En donnant corps à ces immigrés, en leur offrant des formes universelles, épurées, proches des archétypes de livres pour enfants, Ruillier permet aux lecteurs de se projeter dans les histoires, de se mettre littéralement à la place de ces travailleurs qui ont quitté leur pays pour venir se tuer à la tâche dans un pays qui n'accepte d'eux que leurs bras, jamais leurs visages ni leurs différences. On est ému souvent, révolté parfois, honteux aussi et choqué. Car « Les Mohamed » dont le livre parle se résument la plupart du temps à leur fonction : ouvriers ou manœuvres sans qualification, sélectionnés pour l'immigration parce qu'ils étaient analphabètes et donc dociles, prêts à exécuter les basses besognes dans des conditions de vie intolérables. On n'est pas fier de faire partie d'une société qui traite ainsi les êtres humains.




À ces récits du XXe siècle, Ruillier ajoute quelques pages où il parle de sa vie aujourd'hui dans un quartier où il vit avec les Mohamed, en particulier des conversations devant l'école où il conduit sa fille trisomique. Les histoires qu'il entend et les attitudes envers les immigrés lui font penser aux réactions que suscite sa fille trisomique. Stéréotypes, rejet et peur poussent sans effort sur le terreau de l'ignorance. Et, dans ce cas, les ignorants ne sont pas les analphabètes qui ont traversé la Méditerranée mais les Européens qui les ont accueillis sans prendre la peine de les connaître ou de les rencontrer.

On l'aura compris, Les Mohamed est un livre d'une humanité touchante, à faire circuler d'urgence, à mettre entre toutes les mains car il donne l'envie d'aller à la rencontre de l'autre, d'ouvrir la fenêtre, de partager un thé, des gâteaux et de faire taire les discours alarmistes.

Une réserve tout de même, en tant que lecteur acharné de livres où textes et images se mêlent, je déplore que dans sa préface, Yamina Benguigui se déclare « consciente de l'impact pédagogique de la bande dessinée » et « espère du fond du cœur que ce livre ira sur les bancs de l'école, de mains en mains ». Réduire les lecteurs d'une bande dessinée aussi mature à des enfants en âge scolaire est un cliché tout aussi déplorable que ceux qu'elle a combattu dans son travail d'auteure et de réalisatrice. J'espère pour ma part que les 288 pages de cet album circuleront de générations en générations, pour que le regard sur l'immigration – qu'il soit porté par les jeunes ou les plus vieux – ne se limite plus à des stéréotypes.

À noter : ce livre est publié avec le soutien d'Amnesty International.

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