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Le bus de Paul Kirchner : le tour de l'univers à tarif local

Clément Solym - 06.04.2012

Bande Dessinée - Paul - Kirchner - le


Une obsession n'est vraiment intéressant que si elle porte sur un objet sans intérêt. Être obsédé par le sexe ou l'argent est d'une banalité désolante. Paul Kirchner, lui, s'est entiché d'un objet si commun que sa manie est fascinante de bout en bout : pendant des années, il a dessiné dans la revue « Heavy Metal » (le pendant américain de « Métal Hurlant »), une BD relatant les aventures d'un bus.

 

Oui, vous avez bien lu. Pas même un métro ou un TGV, un bus urbain, tout simplement. D'où ce titre, sans équivoque pour cet album qui reprend l'intégrale des strips publiés : « Le bus ».

 

Paul Kirchner ne ménage pas sa peine, il aborde son sujet de front, pendant 96 pages. Variations à l'infini sur le thème du passage du bus, dans une rue déserte, où, au pied d'un poteau, l'attend un gros type chauve à lunettes, vêtu d'un trench pass-partout.

 

Il faut un talent exceptionnel et une imagination sans limite pour dessiner un album complet à partir d'éléments aussi peu dramatiques. S'il ajoute rarement de texte à ses cases, Kirchner convoque tout de même quelques personnages secondaires : un chauffeur, des passagers ou des passants, des animaux et des insectes. Cependant, c'est justement du décalage entre la situation banale et le glissement souvent surréaliste qui se produit que naît un sentiment de vertige, d'étrangeté, qui aurait ravi les amis d'André Breton.

 

PLanche le bus

 

 

Puis il y a l'humour, à froid mais très noir, qui réjouit le lecteur, même s'il laisse peu de place à l'espoir, comme il se doit.

 

De planche en planche, on fait arrête dans une zone SF ou post-apocalyptique, on revient au quotidien quelconque, on sourit, et l'on trébuche sans cesse sur ces effets d'image dont Kirchner a le secret : dessins dans le dessin, affiches et journaux qui mettent en abyme la scène représentées, fenêtres qui donnent sur d'autres mondes et routes qui ne mènent nulle part.

 

Les strips de Kirchner ont la puissance des tableaux muets de Magritte, ils mettent en branle dans le cerveau du lecteur des connexions inhabituelles, le poussent à lire l'image sur deux plans à la fois, littéralement bien sûr mais à mille lieues des lois qui régissent notre univers. Les lois ici sont plutôt celles de la représentation, de l'illustration et du passage séquentiel de case en case. Car c'est de la nature même du dessin et de la bande dessinée que Paul Kirchner puise la magie des ses planches époustouflantes.

 

le bus planche 2

 

 

Et pour mieux provoquer le décalage, le dessinateur reste fidèle à un style très réaliste, en noir et blanc au trait fin, minutieux et attentif, en parfait décalage avec les chocs d'imaginaires provoqués pages après page.

 

Les éditions Tanibis ont fait un choix remarquable en rééditant ces planches devenues introuvables. Ce bus est un album précieux, fou, obsessionnel, qui ravira les lecteurs aventuriers, prêts à larguer les amarres pour entrer dans ce monde imaginaire et absurde où le bus fait arrêt à toutes les stations.

 

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