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Le Quatrième mur : celui qui sépare l'idée de l'émotion

Nicolas Ancion - 06.12.2016

Bande Dessinée - Chalandon Corbeyran BD - Le Quatrième mur 


Au départ, il y a une idée assez simple, sur papier, mais quasiment irréalisable en grandeur nature : donner une unique représentation de l'Antigone de Jean Anouilh sur une scène au Liban, en faisant appel à des acteurs issus des différentes parties en conflit, dans le monde réel.

 

 

Dans la tête du metteur en scène, comme dans celle de tous ceux qui croient au projet, il s'agit de suspendre, le temps d'une représentation théâtrale, la guerre qui fait rage au-dehors, pour partager, miraculeusement, la beauté du théâtre.

 

Magnifique projet, en théorie, que le metteur en scène, Samuel, ne pourra pas concrétiser, car un cancer foudroyant l'expédie à l'hôpital. C'est donc à son ami, Georges qu'incombe la lourde tâche de donner vie à cette idée simple en apparence, mais qui tient plus de la chimère que du projet artistique. La guerre ne croit pas à la force de l'art. Les hommes ne sont jamais prêts à accepter la puissance du geste symbolique...

 

La BD ne passe pas la rampe du théâtre

 

En adaptant un roman de Sorj Chalandon, publié chez Grasset et récompensé par le Goncourt des Lycéens en 2013, Corbeyran et Horne prenaient un sérieux risque : celui de mettre des images sur des idées. Le roman, aussi compliqué, dense et ambitieux soit-il, peut compter sur la collaboration des lecteurs : ce sont eux qui donnent corps aux personnages, qui visualisent les rues de Beyrouth sous les bombes et les façades d'un village Druze perdu dans la tourmente d'une guerre qui s'éternise.

 

La BD n'a pas cette chance : elle doit incarner les personnages, faire sentir l'odeur de la poudre et des maisons en ruine, sous peine de laisser les lecteurs en marge de l'histoire qui leur est proposée. Le choix graphique de représenter les personnages de façon assez interchangeable (de grands êtres maigres, sans caractéristiques aisément identifiables) dessert la lisibilité de l'histoire. Horne, le dessinateur, joue des ombres et des silhouettes, mais ce n'est pas toujours suffisant pour donner à sentir la tension de ces moments de calme fragile, dans le tourbillon de la guerre.

 

Est-ce le chauffeur ou le metteur en scène qui remonte dans la voiture ? Qui étaient les deux personnages rencontrés dans cette maison ? Les gardes ou les comédiens ? Le flou ne renforce en rien le propos, il le dissout. Ce qui est lourd de conséquence, car le héros de ce « Quatrième mur » n'est déjà pas emballé à l'idée de concrétiser cette Antigone née de l'imagination de son ami : il se lance dans une tâche titanesque qui n'est pas la sienne.

 

Les lecteurs à leur tour ont du mal à s'emballer pour ce projet qui n'a pas vraiment de pertinence pour le héros : qu'il soit réussi ou raté, la vie de George reprendra auprès de sa famille à Paris. La BD entière se lit comme une parenthèse : parenthèse dans la conflit libanais, parenthèse dans la vie du héros, parenthèse aussi, malheureusement, pour les lecteurs.

 

Où est la chair ? Où est la vie ?

 

Le scénario de Corbeyran fait le choix de conserver le monologue intérieur du narrateur, tel que Chalandon l'a écrit : cela donne de longues phrases littéraires, qui semblent ressasser le passé, au lieu de donner à vivre, en direct, cette expérience à la fois de la guerre et de la diplomatie, à échelle humaine. Trop de verbe déforce ici l'immersion dans les images. Mais ce n'est pas la seule faiblesse du projet.

 

On peut surtout reprocher à cet album de passer à côté de son sujet : à défaut de répondre à la question essentielle de savoir ce qu'une représentation réussie de théâtre aurait comme portée pour les acteurs et les spectateurs, on ne peut que conclure que tout ça reste très futile et dispensable. À part pour des raisons abstraites et culturelles, pour la beauté du texte d'Anouilh, par exemple, ou l'exploit tout cérébral de permettre aux parties en conflit se de rassembler sur un plateau de théâtre, on n'aborde jamais la question du sens que tout cela aurait pour les spectateurs... et c'est bien dommage, car cela me semble être au cœur même de la réflexion dramatique contemporaine.

 

Du coup, comme on ne goûte ni la force du verbe d'Anouilh ni la magie d'un instant partagé entre salle et plateau, on ne peut que rester de l'autre côté de ce « Quatrième mur », celui, invisible, qui sépare les comédiens des spectateurs et réciproquement.


Pour approfondir

Editeur : Marabout
Genre : bandes...
Total pages : 128
Traducteur :
ISBN : 9782501114684

Le quatrième mur

de Corbeyran, Eric ; Perreard, Horne ; Chalandon, Sorj(Auteur)

" L'idée de Samuel était belle et folle : monter l'Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé. Samuel était grec. Juif, aussi. Mon frère en quelque sorte. Un jour, il m'a demandé de participer à cette trêve poétique. Il me l'a fait promettre, à moi, le petit théâtreux de patronage. Et je lui ai dit oui. Je suis allé à Beyrouth

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