Léonard2Vinci : “On aurait dit que Vinci avait voulu devenir bédéiste”

Christine Barros - 28.10.2019

Bande Dessinée - Stephane Levallois Futuropolis - Leonard de Vinci Louvre - space opera renaissance


BANDES DESSINÉES - 15018, Espace, en approche d’un « caillou ». Deux astronautes tentent une sortie au-dessus d’une pyramide de verre dont la pointe a cédé. Ils s’enfoncent dans de sombres couloirs, jusqu’à un tableau. Là, une empreinte.
 


De cette empreinte, trouvée derrière le panneau de peuplier de la Sainte Anne, parce que l’on sait que le Maître estompait parfois ses couleurs avec son doigt mouillé de salive, un clone va naître. Un Léonard de Vinci, une version 2.0, portant les derniers espoirs d’une humanité menacée de manière ultime. Un Léonard qui par la puissance de son génie sera capable de fabriquer une arme pour détruire les monstres extra-terrestres qui poursuivent les derniers humains coincés sur ce vaisseau baptisé Renaissance.

Léonard2Vinci, qui donne son titre à l’époustouflant album signé Stéphane Levallois.
 

De sujets à personnages : incarnation(s) et secrets


Certes je ne suis pas la cible idéale : le pitch kitsch du space opera a de quoi figer la plus petite impulsion de ma part. Sauf que. Levallois. On connaît son talent et son intelligence. Sauf que. Une maison d’édition qui fait son travail, et envoie bien avant la sortie quelques planches époustouflantes. Sauf que. Léonard de Vinci. 

Le récit fait de constants allers-retours, jusqu'à se fondre, entre un futur glacé et terrifiant en noir et blanc où le clone de Léonard, sous la protection de Maître V.a.s.a.r.i., va élaborer l'arme ultime, et un passé sépia évoqué par De Vinci depuis son lit de mort, dans le château de Cloux, en avril 1519.
 
L'on retrouve tout ce qui donne lieu actuellement à l’engouement pour l’exposition Léonard au Louvre et participe de l’image que nous avons tous en tête du génie : dessins anatomiques, botaniques, dessins d’études préparatoires, machines extraordinaires, vaisseaux-villes idéaux, écriture en miroir – Levallois a poussé le travail jusqu’à hachurer les dessins à la main gauche, pour mieux s’approcher du trait ambidextre du vrai Léonard – scandent les deux époques de la narration et lui donnent sa cohérence fondamentale. Et rendent une vie possible à cet homme d’armes, urbaniste, botaniste, anatomiste, politique, peintre, esprit universel seulement arrêté dans ses réflexions par les capacités techniques de son époque.

C’est souvent par le truchement d’un arc narratif que l'incarnation s’opère : l’épisode est raconté pour aboutir à une image finale, figée dans la réalisation que le maître en a faite et que l’on « re-connaît », chargée désormais de sa propre histoire. Et de ces visages si expressifs, rageurs, menaçants, ou empreints d’une douceur absolue, « vivant » l’histoire de Levallois, naît la véritable émotion qui saisit le lecteur dès les premières pages.

C’est aussi le lieu de tentative d’élucidation de ses secrets : sa fascination pour l’androgynie qui le poursuivra jusqu’à la fin de sa vie – après l’androgyne, le clone est-il le degré ultime de l’humain ? –, la définition de la forme, des contours, de l’ombre, du sfumato installent le silence et la contemplation, la réflexion du lecteur prenant la suite de celle des deux artistes. 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Leonard2Vinci – Stéphane Levallois – Coédition Futuropolis / Louvre éditions Cela se passait dans un bus de la ligne 89, un soir parisien, quand les bureaux ferment et que la jeunesse s’en va s’égayer qui vers son spritz qui vers ses révisions de partiels. Album ouvert sur les genoux. Dans un carré. Il fallut à peine 15 secondes pour qu’une dizaine de regards convergent vers une double page saisissante. Jusqu’à ce qu’une voix demande : « Mais Madame, qu’est-ce que c’est ? ». Un chef d’œuvre. La collision entre l’art de la Renaissance et du Space Opera, porté par un dessin sidérant et éblouissant. Et le mystère Da Vinci imprègne cette création étrange et magnifique de la première à la dernière page, et donne envie de se plonger dans les catalogues d’expo et autres codex. (l’autre titre présenté dans les photos est « Leonard de Vinci, toute l’œuvre peinte », @taschen ) Chronique à suivre sur le site, même si je ne suis pas une spécialiste BD ni de SF, l’œuvre dépasse de bien loin les clivages graphiques, narratifs, et de genre. Empli de fracas et de silence, somptueux. @museelouvre @stephanelevallois @futuropolis #leonarddevinci #deVinci #DaVinci #StephaneLevallois #BD #bandesdessinees #spaceopera #livres #boàoks #comics #enlibrairie #exposition #instalivre #instabook #bookstagram #booklover #bookworm #libraireforever #lovemyjob @actualitte

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(Carrousel de photos dans le post) 


Levallois a réussi la prouesse extraordinaire de se fondre avec son sujet, poussant à l’extrême la liberté d’imagination supposée à Vinci : comment imaginer ce que sera l’humanité dans 130 siècles – 130... ? Quelle ingénierie sera au travail ? Que restera-t-il du génie, si ce n’est la beauté totale de ses réalisations ? De quel homme se rappellera-t-on ?  

L'on se réjouit de noter, parfois débusquer, les multiples références qui émaillent textes et dessins : Uriel, l’intelligence artificielle partenaire de Leonard2Vinci, est chargé, tel l’archange qui porte la parole de Dieu aux humains, de transmettre au final son héritage . Représenté dans l'album par un nuage (« cloud »…) tel que dans une étude de De Vinci, est-ce le même Uriel qui se tient au pied de la Vierge aux rochers? Ces extra-terrestres ne sont-ils pas un corps idéal, mêlant les dissections anatomiques et les folles machines imaginées par Vinci, l'Homme de Vitruve en devenant l'aboutissement ? Et Maître Vasari, qui fut le premier « historien de l’art », est-ce celui qui porte la trace à travers les âges, devient sa  «  mémoire », puisque c'est lui qui tient le journal du Renaissance, le vaisseau à bord duquel ce qui reste de l'humanité est embarqué? Quel Léonard perce le secret de l'immortalité? Y parvient-il seulement, puisque  «  nul être ne va au néant »? De multiples jeux de pistes, de références qui raviront les amateurs d’art, d’histoire, d’ésotérisme...
 

Chef d'oeuvre, à la manière d'un Compagnon Idéal


Il a fallu deux ans de travail à Stéphane Levallois, qui a poussé l’immersion jusqu’à perdre plusieurs dizaines de kilos, et devenir végétarien pour mieux cerner la pensée de Léonard de Vinci, son trait, sa technique. Des milliers de dessins étudiés qui prennent ici pleinement chair, une mise en espace (L’homme de Vitruve en trois D…) qui donnent vie à ces visages si (mé)connus.
 
Télescopage spatio-temporel dans ces pages virtuoses. L’utilisation du noir est sidérante, osant tout et son absolue présence glacée pour les temps « modernes », saluons ici la qualité d’impression de l’album et son format. Alternant, se mêlant à un sépia plus mélancolique pour évoquer différentes péripéties de sa vie lorsque Léonard, sur son lit de mort au château de Cloux, se souvient. La couleur fait irruption lors qu’hommage est rendu au maître par le dessinateur dans la reproduction partielle, voire parcellaire, de certains de ses tableaux. Sans prétention à la prouesse. Pour en percer l'« anima ».

Parce qu’il a été designer, scénariste, réalisateur, d'énormes productions américaines (« concept artist » pour Alien, Les Gardiens de la Galaxie, Le roi Lion et Le monde de Narnia, entre autres, l'album est d'ailleurs dédié à Sir Ridley Scott), on sent la maîtrise totale de la narration, un sens du cadrage et une mise en page empreints d’une folle énergie, pour un « space-opera », comme le qualifie l’auteur, hallucinant. Et capable simultanément d’arrêter le temps en nous laissant bouche bée devant la force et la beauté de ses images.
 

Et si c'était vrai (version artistico-dystopico-relative)


Lorsque j’ai posté quelques images sur les réseaux sociaux, en attendant de faire paraître cette chronique, un commentaire m’a frappée : « On aurait dit que Vinci avait voulu devenir bédéiste ».
 


C'est exactement le sentiment aussi sidéré qu'admiratif que l'on éprouve à la lecture de l'album : comme si Léonard2Vinci proposait une cohérence à l'étourdissement qui peut nous saisir devant cette intelligence frénétique. Une cohérence qui nous le rend plus intelligible peut-être.

La force narrative, à ma surprise je dois l'avouer ; l'intelligence de l'auteur et celle de son sujet donnent son épaisseur à l'histoire, peut-être parce que l'art qui s'exprime dans le trait y apporte une dimension supplémentaire et la transfigure.

L'évidence de ce télescopage entre l'absence de limites de De Vinci et du space opera, ce qui ne lasse pas de m'enchanter.

Le jeu de piste, qui force l'admiration tant il suppose de travail et d'humilité de la part de Stéphane Levallois, à tenter dès l'album fini de retrouver au fil des planches les dizaines de dessins de Léonard dont il s'est servi. Et s'apercevoir qu'à la lecture même, cette question ne vient même pas à l'esprit, tant l'à-propos est irréfutable et que la question Léonard ou Stéphane (si je puis me permettre) ne se pose pas.

La beauté du dessin, l'appropriation technique, le traitement de la couleur et des noirs blancs.

Alors oui, peut-être Léonard a-t-il préparé ses milliers de dessins pour l'illustrateur, afin qu'ils l'incarnent sous traits et plume à nouveau et deviennent une histoire, ce qui est au final l'un des seuls talents que Léonard n'avait pas. Ceux de Stéphane Legendre, dans SON Léonard2Vinci, s'y déploient de manière éblouissante.

Admiration.


(Note personnelle : Noël approche, vous avez largement le temps de le commander chez votre libraire. Ou de laisser le post-it en évidence à côté des clefs de la maison, pour que chéri.e comprenne que ce serait un cadeau approprié.)

Stéphane Levallois - Léonard2Vinci - Co-édition Futuropolis / Le Louvre - 9782754824187 - 20 €


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Pour approfondir

Editeur : Futuropolis
Genre : bd adultes
Total pages : 96
Traducteur :
ISBN : 9782754824187

Léonard 2 Vinci

de Stéphane Levallois

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