Les couloirs aériens : Davodeau entraîne ses potes sur son propre sillon

Nicolas Ancion - 18.12.2019

Bande Dessinée - Etienne Davodeau - anniversaire - bilan, Futuropolis


Etienne Davodeau aime les gens. Il aime ses personnages, il le démontre d'album en album. Mais quand il prend un sujet qui lui ressemble trop, cet amour passe à côté de l'exploration sociale qui a fait des « Mauvaises gens », de « Lulu femme nue » ou des « Ignorants » de grandes œuvres. Malgré son excellente thématique et ses propositions esthétiques pertinentes, les Couloirs aériens n'est pas un album majeur de l'auteur.
 
 

Yvan atteint le chiffre rond et menaçant des cinquante ans. En peu de temps, il vient de perdre son père, sa mère, son boulot et se retrouve presque à la rue. Il sent qu'il a franchi un cap important de son existence et que c'est d'autant moins emballant que l'aller est sans retour. Yvan est-il foutu pour de bon ou parviendra-t-il à se réinventer ? Poser la question, c'est évidemment y répondre, quand on sait que c'est Davodeau qui pilote le projet. On imagine mal le dessinateur déployer en 108 pages l'histoire d'un type dont la vie est finie parce qu'il a vécu un demi-siècle et qui baisse les bras sans relever la tête. Ce n'est pas le genre de la maison.
 

Bien au chaud dans le grand froid


Yvan n'a pas tout perdu. Dans ce patelin de campagne enneigée où il s'est terré, il a des potes. Il est entouré non seulement d'amis fidèles, mais aussi des caisses où sont entassés les bibelots expulsés de la maison de ses parents. Entre deux balades dans les paysages immaculés, Yvan replonge dans son passé, à travers les objets qu'il retrouve dans les caisses et les souvenirs qu'ils réveillent. Puis il accepte de sortir de sa vieille peau d'ours mal léché, après quelques verres, pour coucher avec une presque inconnue... 

Se perdre pour mieux se retrouver, en quelque sorte, comme dans bon nombre de récits initiatiques. Lâcher prise pour se raccrocher à l'essentiel, qu'il avait sous les yeux depuis le début, mais ne voyait plus ou avait peur de regarder en face.

Le décor est d'un blanc sans tache, mais la fable a un goût de déjà vu... D'autant plus que l'histoire est balisée par le souvenir d'une soirée d'anniversaire trente ans plus tôt où Yvan et ses potes, jeunes et fringants, s'étaient en quelque sorte promis de ne jamais devenir de vieux cons. Une soirée pivot qui rappelle les serments lancés par Bruel, un rendez-vous stéréotypé avec le futur, qui permet plus facilement au représentant de l'éditeur de résumer l'album qu'au lecteur de croire à l'épaisseur des personnages.

Si sur le papier le scénario semble habilement ficelé, dans les planches, il manque précisément la fêlure, le grain de peau, qui fait surgir la vie au cœur de la mécanique narrative. Le supplément d'âme qui permet de dépasser la thématique déjà largement explorée depuis des décennies (le deuil et le temps qui passe).
 

Tu veux ma photo ?


Trois auteurs ont collaboré pour rédiger le scénario. Joub, Étienne Davodeau et Christophe Hermenier. Le premier signe également les couleurs très réussies de l’album, le dernier y contribue par des séries de photos d’objets familiaux, qui apparaissent par planches entières au milieu de la narration. L’évocation en image des objets tirés du patrimoine domestique hexagonal des cinq dernières décennies, soulève des bouffées de nostalgie chez les lecteurs (hey, chez mes vieux aussi, il y avait ce cendrier et ces assiettes), mais ne nourrit pas le récit.

Au lieu de favoriser l’immersion, l’apparition « en vrai » des objets parfois aperçus dans les planches précédentes semblent dresser une barrière entre ce qui est raconté en dessins (la fausse histoire) et ce qui est photographié (de vrais objets).

Pourquoi ce dispositif propre à susciter l’identification est-il contre-productif ? Peut-être parce que la mise en abyme est soulignée et aussitôt dénigrée (le personnage prend lui-même des photos d’objets, mais quand il propose, sur le mode de la blague, d’en faire un bouquin, ça fait rire ses copains). Peut-être parce que les rapports entre représentation en photos et en bande dessinée ont déjà été explorés de façon magistrale dans « Le photographe » ou « Le combat ordinaire », par exemple ?

 

Mise en garde peu utile


Peut-être aurait-il fallu supprimer la préface, qui annonce sans beaucoup de tact ce qui va être expliqué au lecteur dans les premières planches qui suivront (et qui figure également sur la quatrième de couverture) ? À quoi nous sert de savoir que les interrogations posées par les personnages fictifs correspondent à celles que se sont réellement posées les trois auteurs de l'album trente ans plus tôt ? Ne l'aurait-on pas saisi, de façon plus intuitive, plus personnelle, au fil des cases, à travers la magie de la fiction ?

Voilà peut-être ce qui manque à ce projet pourtant conçu par des auteurs bourrés de talent : le souffle de l'imagination. À trop coller à leur propre réalité, Davodeau, Hermenier et Joub ont raté le décollage vers les couloirs aériens. Vissés au sol, ils regardent passer les avions tout là-haut et, par conséquent, leur ode à la liberté de mûrir et leur invitation à savourer le temps qui reste à vivre sonnent comme le refrain de chansons déjà mille fois entendues. Dommage.
 

Davodeau, Joub, Hermenier – Les couloirs aériens – Futuropolis – 9782754825535 – 19 €


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Pour approfondir

Editeur : Futuropolis
Genre : bd jeunesse
Total pages : 112
Traducteur :
ISBN : 9782754825535

Les couloirs aériens

de Davodeau, Etienne ; Joub ; Hermenier, Christophe

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