Les grands peintres font-ils de grandes BD ?

Clément Solym - 30.03.2015

Bande Dessinée - Goya - Glénat - Van Eyck


Les éditions Glénat viennent de lancer une nouvelle collection intitulée « Les grands peintres » et consacrée, comme son nom l'indique, à des albums articulés autour de grands maîtres de la peinture mondiale et, plus particulièrement, d'une de leurs toiles. Les trois premiers titres sont ainsi consacrés à Toulouse-Lautrec, Goya et Jean van Eyck.


 

Le projet fait sens, car chaque peintre induit un univers graphique particulier qui amène les dessinateurs, sans pasticher l'artiste dont ils évoquent l'histoire, à puiser dans les œuvres existantes et à les enrichir avec leur patte personnelle. En outre, en racontant une anecdote (réelle ou imaginaire) à partir d'un tableau, les scénaristes ancrent leur récit dans la veine actuellement très porteuse du biopic, en d'autres mots de la biographie racontée en images, avec une grande part de fictionnalisation, qui est sans doute la plus intéressante, au final.


Pour boucler la présentation de la collection, signalons que chaque album se clôture sur quelques pages encyclopédiques présentant le peintre, son œuvre et son époque, puis, en particulier, l'œuvre dont la réalisation est évoquée dans le récit qui précède.

 

Van Eyck en BD

 

De Gand à Constantinople

 

J'ai lu les trois premiers albums de cette série et je dois avouer que c'est le Goya qui m'a semblé le plus réussi. Pour le dire rapidement, le « Jean Van Eyck », scénarisé par Dimitri Joannidès et dessiné par Dominique Hé, ne m'a pas transporté dans son univers. Le dessin très raide, trop classique pour insuffler une énergie propre à la bande dessinée, m'a contraint à rester en dehors de l'histoire, par ailleurs assez laborieuse, engoncée dans les lustres un peu amidonnés de la bande dessinée historique telle qu'on la pratiquait il y a un demi-siècle, dans les pages du journal Tintin, par exemple.


Et je dois avouer que ce ne sont pas celles-là qui me passionnaient le plus. À mes yeux, il n'est intéressant de replonger dans l'histoire que pour y trouver une matière brute si forte et puissante qu'elle décuple l'imaginaire du scénariste. Si l'auteur décide d'emblée d'être fidèle à une vérité de l'époque, il se condamne à échouer. Surtout quand il s'agit d'imaginer l'origine du « Retable de l'Agneau mystique », dont le parcours à travers l'histoire est déjà toute une aventure. On suit le voyage en bateau de Van Eyck sans jamais monter à bord.

 

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Toulouse-Lautrec en BD

 

Moulin Rouge

 

Le volume consacré à Toulouse-Lautrec prend pour cadre le Paris extravagant de la fin du XIXe siècle. Le dessin très expressionniste de Yomgui Dumont et la magnifique palette de Drac (qui réalise la mise en couleurs) font des merveilles pour rendre l'atmosphère de Montmartre comme celle des grandes maisons bourgeoises ou des ateliers d'artistes. Cependant le récit, pourtant imaginé par Olivier Bleys qui connaît l'histoire de Paris comme sa poche, m'a semblé trop loufoque, drôle, mais pas assez vraisemblable.


On s'amuse, on sourit, mais on a du mal à croire à ce qui est raconté. On est plus dans le conte que dans la biographie romancée. On voit défiler les personnages historiques comme on verrait apparaître les acteurs connus dans une série télé un peu fade. On aimerait leur voir jouer un autre rôle. Le choix d'un récit d'enlèvement rocambolesque empêche de plonger dans le sujet même de la peinture et de la place particulière de Toulouse-Lautrec dans une époque déjà bien singulière.

 

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Un peu de Goya au travail

 

Tout pour Goya

 

C'est à mes yeux avec « Goya » que le tandem est parfait et que la collection prend son véritable envol. Benjamin Bozonnet au dessin (assisté de deux compères pour les couleurs : Romain Guinard et Tanguy Ferrand) multiplie les registres graphiques : fausses gravures, dessin au trait, envolées de couleurs et cases tracées au pinceau seul (pour donner à voir les œuvres du peintre au milieu des péripéties du récit). La tonalité générale, très sombre, correspond parfaitement à la dépression de l'artiste, à son isolement volontaire et à ses envies de radicalité.


Le récit imaginé par Olivier Bleys, est prenant de la première à la dernière planche. Tout y est réussi : le rythme, avec des passages silencieux, tantôt légers, tantôt éprouvants ; les bruits, grâce à des onomatopées, des aboiements, des jurons, qui scandent les humeurs d'un peintre atteint de surdité ; le drame et la tension enfin, car au-delà de l'anecdote, de la question du pourquoi du tableau, l'essentiel de cet album tient à la réussite de l'ambiance lourde et fascinante – encore dérangeante près de deux siècles plus tard – qui sourd des peintures noires de Goya, dont le magistral « Saturne dévorant l'un de ses fils », peint en 1823. Cet album de BD rend un magnifique hommage tant à l'artiste qu'à son œuvre.

 

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Et la première planche de Goya