Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Les ignorants, d'Étienne Davodeau : on en viderait des bouteilles

La Licorne qui lit - 17.07.2017

Bande Dessinée - vin bd - Étienne Davodeau bd - Les ignorants Étienne Davodeau


Je crois vous avoir promis de présenter ici un polar israélien, best-seller annoncé de la rentrée. Meurtre, chantage et rédemption devront attendre, car je me suis quelque peu égarée entre les altostratus : trop de garden (beach) parties, de chaleur et de distractions en ce mois de juillet.




Une légère — énorme — paresse s’est emparée de moi. Honte, je n’ai pas encore terminé ma lecture. Je m’y mets sérieusement, après cette quatrième chronique qui m’a été insufflée par une fée, qui joue de sa baguette étoilée pour donner aux autres l’envie de lire. Elle a d’ailleurs réussi avec brio à me sortir de ma léthargie intellectuelle et à me ramener sur le chemin des mots.

 

Il semblerait qu’il existe des livres nécessaires. Un peu comme les licornes, ils n’ont pas d’âge, ne s’adressent pas à un public défini et n’ont pas vocation à dénoncer les grandes injustices de notre temps. Ce sont juste des livres qui parlent d’écriture, de création, de transmission et de cet « (…) objet autonome, permanent, et pour tout dire un peu magique, le livre… »

 

Grâce à ma jolie fée, me voilà donc en possession d’une lourde bande dessinée (pas évident avec les pattes). Je n’aime pourtant pas tellement les bulles, hormis celles du champagne, et les pages toutes de noir et de blanc vêtues contrastent avec mon paysage aux mille couleurs. Mais le titre m’interpelle : « Les ignorants, récit d’une initiation croisée ». Vous vous souvenez de mon truc d’aller découvrir la boîte de notre voisin ? (Cf. chronique 3) C’est exactement cela : Étienne Davodeau, célèbre auteur de BD part à la rencontre de Richard Leroy, vigneron installé en terres angevines. Sans trop de difficulté, ils acceptent tous deux de vivre au rythme de l’autre pendant une année. 

 

A priori, deux univers et deux conceptions de l’essentiel. Crayon contre sécateur. Confort d’un atelier contre conditions climatiques extrêmes. Foires du vin contre salons du livre. Cercle chromatique contre intensité de la robe. Encre contre polyphénols. Cohérence du récit contre imprévus saisonniers. Impression contre mise en bouteille. Dédicaces contre dégustations. L’auteur et le vigneron se découvrent au fil des jours, prennent confiance et finissent par se, et nous, révéler certains de leurs secrets.
 

La création aux multiples aspects


Créer un album, produire une cuvée : les boîtes ne sont pas si différentes. Les deux hommes sont guidés par une même passion, l’un pour ses mots et ses dessins, l’autre pour son terroir et ses vignes ; et par un désir identique de faire plaisir aux autres. Je confirme : déguster un cabernet d’Anjou, tout en lisant cette histoire me fait très, mais alors très plaisir.

 

Entrer dans un monde inconnu peut être effrayant, difficile, épuisant. Le désir d’être surpris, la soif d’apprendre, la volonté de comprendre ne devraient pas plier devant nos craintes et préjugés. Nous devrions tous être prêts à affronter les matins de givre, les silences de l’artiste, les mystères de la fermentation, la violence de la critique et la complexité d’une œuvre. Je crois m’être beaucoup moquée à l’époque de cette émission « Vis ma vie », qui forçait un pauvre pompier à faire des manucures ou une avocate à traire des chèvres. D’ailleurs, j’ai moi-même participé à l’épisode « Vis ma vie de pilote d’hélicoptère », risible. D’autant plus quand il a dû vivre ma vie de licorne ! Avec un peu de recul, ce n’était pas tellement idiot.

 

Etienne Davodeau et Richard Leroy dépassant leur méfiance initiale s’apprivoisent avec précaution. Il ne s’agit pas de tout apprécier, de tout saisir, de s’aimer à la folie. Aucune obligation de gommer ses singularités, mais uniquement de prendre conscience que l’on peut grandir et devenir meilleur au contact des autres. Le vigneron n’est pas touché par Moebius, alors que le bédéiste ne capte pas toutes les subtilités de la biodynamie. Aucune importance, ils essaient sincèrement de sortir de leur zone de confort et s’imprégner de tout ce qui fait la richesse de leur quotidien respectif. « Peut-être que cela sert aussi à ça, le vin et les livres, s’engueuler tranquillement. »




 

Les êtres de légende comme les créatures mortelles ont en commun cette tendance à se plaindre, à regretter, à envier. Pour une fois, si on tentait de voir le verre à moitié plein ? Si on sortait de son pays pour réaliser à quel point il est merveilleux ? Facile pour un animal ailé de prendre du recul, mais demandez-moi, je vous embarque avec plaisir pour une virée initiatique entre les nuages… C’est à travers des yeux nouveaux et novices que l’on perçoit le reflet de son propre bonheur.

 

Les ignorants doit trouver une place dans toutes les bibliothèques. Que vous ne soyez pas fan de BD, que vous ne connaissiez rien aux fûts et aux cépages, il est des lectures indispensables, intemporelles, qui n’ont ni besoin de couleurs, ni de termes philosophiques ou de discours moralisateurs pour nous faire du bien et nous rendre plus intelligents (si je n’avais pas eu une réputation à tenir, j’aurais assurément dit moins cons !).

 

Mince j’ai fini la bouteille… Je m’en vais faire une petite sieste à l’ombre d’un saule pleureur, et vous retrouve la semaine prochaine. En attendant, lisez, buvez (du bon vin) et engueulez-vous tranquillement !


Les ignorants – Étienne DavodeauEditions Futuropolis – 9782754803823 – 26 €


Pour approfondir

Editeur : Futuropolis
Genre :
Total pages : 264
Traducteur :
ISBN : 9782754803823

Les ignorants ; récit d'une initiation croisée

de Etienne Davodeau(Auteur)

Par un beau temps d'hiver, deux individus, bonnets sur la tête, sécateur en main, taillent une vigne. L'un a le geste et la parole assurés. L'autre, plus emprunté, regarde le premier, cherche à comprendre " ce qui relie ce type à sa vigne " et s'étonne de " la singulière fusion entre un individu et un morceau de rocher battu par les vents ". Le premier est vigneron, le second auteur de bandes dessinées. Qu'ont-ils donc en commun ? Pendant un an, Etienne Davodeau va goûter aux joies de la taille, du décavaillonnage,

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