Les ignorants, Etienne Davodeau

Clément Solym - 28.02.2012

Bande Dessinée - Les ignorants - Etienne Davodeau - BD


C'est l'histoire d'une rencontre.

Une rencontre de deux hommes d'abord, de deux métiers ensuite.

 

Etienne Davodeau est auteur de bandes dessinées. Richard Leroy est vigneron. Tous deux dans un petit village du Maine et Loire.

Tous deux se sont fait le pari de faire découvrir à l'autre toutes les facettes de leurs métiers respectifs. De leurs vies autour de leurs métiers.

 

Pendant une année complète, un cycle de la vigne, ils ont partagé les petits matins froids de la taille, les séances de dédicace, le désherbage des pieds sous un soleil de plomb, les discussions avec l'éditeur, l'imprimeur ou d'autres dessinateurs, les dégustations aux quatre coins des vignes de France… !

 

Chacun a pu ouvrir son esprit à un monde inconnu et tellement différend, à mille lieux l'un de l'autre et pourtant réunis, à la fin, dans un bouquin particulièrement agréable à dévorer.

 

Je dis bien dévorer car il ne s'agit pas de boire bien que les deux compères, s'ils ont beaucoup lu pendant cette année de partage, ont aussi pas mal bu si on doit en croire la liste alléchante des œuvres auxquelles ils ont goûté ensemble avec l'une ou l'autre des rencontres qu'ils se sont offertes réciproquement : vins du Jura ou de Corse, dessins de Marc Antoine Mathieu ou de Lewis Trondheim.

 

Au fil des saisons de la vigne et des étapes de l'élaboration d'une bande dessinée s'étalent, sur les planches d'Etienne Davodeau quasi photographiques même si elles sont en noir et blanc, les obsessions et préoccupations de chacun qui conduisent certainement l'autre à un regard différend, comme le devient le nôtre page après page, vis-à-vis de ces hurluberlus qui croquent d'un coup de crayon vif visages et situations ou parlent à des ceps comme des amoureux transis.

 

A l'homme de la campagne qui surveille le ciel comme le lait sur le feu et s'inquiète au moindre roulement lointain du tonnerre, répond l'homme de la planche à dessin qui observe méticuleusement la qualité du papier et son influence sur la couleur finale de la planche au sortir de l'imprimante. Partout l'obsession du détail. A tout instant le qui vive pour éviter la catastrophe. Autant chacun est processionnellement dans la pleine maîtrise de ses propres interventions, autant il est attentif aux paramètres, externes à lui-même, qui ont une possible incidence directe sur son œuvre : une bouteille ou une BD !

 

Tout cela donne une BD pleine de fraîcheur qui ne nous dit certainement pas tout de ce qui s'est échangé ici ou là, au gré de leur expérience commune, mais qui nous ouvre la porte sur deux hommes un peu bourrus mais très attachants

 

Et Etienne Davodeau a réussi la gageure de rester suffisamment objectif dans sa narration pour ne tomber ni dans le panégyrique de son métier, ni dans un reportage exclusif au pays du vin : un bel équilibre global qui permet de passer des enchantements de l'un aux enchantements de l'autre et finit par faire la part belle à une « initiation croisée » pleine de richesses et d'humanité.