Les lumières et les voix du Portugal par Cyril Pedrosa

Clément Solym - 19.09.2011

Bande Dessinée - Cyril - Pedrosa - Portugal


« Portugal » de Cyril Pedrosa est un grand album. Par son format, d'abord : l'auteur et l'éditeur nous livrent d'un seul coup l'équivalent de trois gros volumes, soit 260 pages, si solidement reliées qu'on croirait tenir en main l'intégrale d'une série parue chez Aire Libre.

Par son dessin ensuite : à l'heure où les réduction drastiques d'avances sur droit amènent les dessinateurs à boucler plus rapidement leurs planches et, bien souvent, à réduire les décors à leur plus simple expression, Pedrosa soigne chaque case et, tout particulièrement, ses paysages, qu'ils soient urbains ou ruraux.

De son trait souple, qui semble déformé par le vent ou le soleil, il donne littéralement à voir le dépaysement des rues de Lisbonne, de la campagne portugaise ou d'un vieux bonhomme attablé qui éclate de rire. Par sa matière, enfin, car « Portugal » est un récit qui brasse à la fois les souvenirs d'enfance, la mémoire de l'immigration, le journal de voyage et la recherche du bonheur. Oui, oui, tout ça.

 
Tout ça dans des tons chauds et une mise en couleur magistrale (même si Pedrosa cède la main à Ruby pour la deuxième partie du livre, la transition est imperceptible) avec une verve de narration qui fait tourner les pages sans voir le temps passer.

« Portugal » est le récit d'une saga intérieure. On y suit le périple de Simon Muchat, dessinateur de bande dessinée, qui traverse un passage à vide mal ventilé. Plus de goût pour le dessin, plus le goût surtout d'entreprendre le nouvel album que tout le monde attend, à commencer par Claire, sa compagne. En attendant l'inspiration qui ne vient pas, Muchat joue les animateurs pour classes de primaire, roulant en TGV entre deux séances de gribouillis, flottant dans la piscine, se noyant dans sa propre apathie.

Puis vient l'invitation à prendre part à un salon de bande dessinée au Portugal, le pays d'origine de son père. Le salon n'est pas un succès, les auteurs sont seuls avec leurs tables et leurs chaises, mais le séjour vient réveiller des interrogations longuement enfouies. Puis le retour à la maison, vide, n'arrange pas grand-chose.

La reprise de contact avec la terre de ses ancêtres n'est pas vraiment un détonateur, plutôt un engrais qui s'insinue lentement dans les racines du personnage pour nourrir sa sève et remonter jusqu'aux branches. Le couple bat de l'aile, le quotidien ne semble pas plus léger et, pourtant, un projet germe lentement. Un projet en forme de voyage. Au Portugal. Sur les terres de l'enfance, aux côtés de son père.

Dans cette histoire dense et ensoleillée, Cyril Pedrosa ne se montre pas avare. Il multiplie les personnages, les dote de physionomies hors du commun et de voix sur mesure, mélange de portugais, de français, et surtout d'accents à mi-chemin entre les deux : ceux du voyageur qui ne maîtrise que le vocabulaire rudimentaire, ceux des amis de la France qui teintent leur conversation d'échos chuintants. Et il ajoute à cela, en arrière fond, tous les murmures et les éclats de voix que le personnage récolte malgré lui au cours de ses pérégrinations. Rarement une BD m'a semblé aussi sonore.

La voix de Muchat se donne aussi à lire en monologue intérieur, plus grave, plus sérieuse, elle tranche parfois très durement avec les anecdotes dessinées. C'est souvent de ce décalage, d'ailleurs, que surgit l'émotion. Car il y en a beaucoup dans cet album. Un peu de nostalgie, beaucoup d'interrogations sur le passé révolu et les êtres disparus. Seuls les vivants peuvent répondre, dira-t-on et, cependant, dans « Portugal », les morts peuvent se faire comprendre lorsque l'on se donne la peine d'écouter leur message. C'est le cas de Simon Muchat.


Au côtés de son père ou face à sa femme, Muchat est un personnage complexe. Un adulte solitaire, travaillé par des interrogations nées dans l'enfance, qui les sent devenir plus urgentes en prenant de l'âge. Il cherche des réponses en posant des questions et en regardant le monde. Les rues de Lisbonne, une vieille qui jardine, un enfant qui dessine. Les couleurs vives et les ombres, chez Simon Muchat, éclairent si fort qu'elles illuminent même son for intérieur. Et celui des lecteurs.