Long courrier : les Requins Marteaux ne sont pas six pieds sous terre

Clément Solym - 30.11.2011

Bande Dessinée - Requins Marteaux - correspondance - Pichelin


La correspondance est un genre littéraire tombé en désuétude. A l'heure du courrier électronique et des textos, la poste semble reléguée au transport des factures des entreprises qui ne sont pas encore passées au tout numérique et à l'acheminement des colis engendrés par l'explosion de la vente via le net. Les longues lettres manuscrites ont fait leur temps.


C'est du moins ce que l'on pourrait penser avant d'ouvrir « Long courrier », album de BD qui reprend la correspondance entretenue par Marc Pichelin et Guillaume Guerse, deux piliers de l'association Les Requins Marteaux, fondée à Albi en 1990.

 

Près de vingt ans plus tard et à la veille du déménagement de la maison d'édition à Bordeaux, les deux complices se lancent dans une aventure postale en forme de contrainte : Pichelin écrit des lettres où il évoque son travail d'éditeur et de scénariste de bande dessinée, il les envoie à Guerse, qui les illustre ensuite.

 

Requins Marteaux

 

Le résultat fut d'abord publié, en majeure partie, dans la revue Jade. Les planches présentent côté à côte le texte de la lettre et les illustrations, dans une mise en page imaginée par le dessinateur. Le processus aurait pu se révéler lassant, rasoir ou simplement inintéressant et c'est exactement tout l'inverse qui se produit.

 

Rarement a-t-on l'opportunité d'entrer ainsi dans la pensée d'un des ces éditeurs qu'on étiquette « indépendants » et qu'on devrait plus justement traiter de « passionnés » ou de « dévoués », tant la tâche qu'ils se sont fixées (produire des livres de bande dessinée exigeants, sans adosser sa structure à un grand groupe éditorial) est gigantesque. On lit parfois de l'amertume et de la résignation dans les lettres de l'éditeur, mais beaucoup d'enthousiasme aussi, notamment quand la sortie du « Pinocchio » de Winschluss (qui remporta lors de sa sortie le Prix du meilleur album à Angoulême) se prépare et que de longs mois de travail aboutissent à un résultat extraordinaire.

 

Double page

 

Derrière ces échanges, c'est encore et toujours de l'amitié qui se partage, une amitié qui est parvenue à résister à vint ans de galère éditoriale, au passage du temps et à l'éloignement (Pichelin est à Périgueux, Guerse est resté à Albi). De la confiance aussi, entre éditeurs et vis-à-vis des auteurs, une confiance qui est la source à laquelle se nourrit tout le travail de création.

 

C'est sans doute la plus belle réussite de ce projet a priori formel : il remet l'humain et les affinités esthétiques au premier plan, démontrant avec force que la réussite commerciale n'est rien si on la compare à la justesse d'une démarche, au miracle de pouvoir faire naître et circuler des projets hors norme, une revue tout d'abord, puis des albums et des expositions ensuite, sans cesse à la recherche d'une liberté visuelle et narrative qui fait défaut ailleurs.

 

Pichelin et Guerse

 

Avec ses cases noir et blanc colorisées de gris et son écriture régulière, « Long courrier » est un témoignage précieux, qui donne envie de se replonger dans le catalogue de cette maison hors normes et d'encourager de nouvelles générations à se lancer dans des projets aussi libres et sauvages. Le livre est d'autant plus pertinent qu'il est publié chez un autre éditeur, 6 pieds sous terre, qui navigue lui aussi dans les friches de la BD indépendante. Plutôt qu'une concurrence entre petites maisons, il faut y lire un cousinage et une fraternité qui font plaisir à lire.

 

Et puisque nous sommes à la veille de Noël, il faut signaler que les Requins Marteaux organisent à nouveau une vente aux enchères en ligne de dessins originaux pour récolter des fonds pour sauver la maison. Une opportunité exceptionnelle pour s'offrir ou offrir des dessins uniques et soutenir un travail éditorial qui l'est tout autant. C'est à voir ici à partir du 1er décembre à 17h, au rythme d'un dessin par jour.