Louis parmi les spectres : l'adolescent, fantôme qui hante sa propre vie

Nicolas Ancion - 22.09.2016

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Je n'aimerais pas être librairie et devoir choisir dans quel rayon ranger « Louis parmi les spectres », cette magnifique bande dessinée venue en droite ligne du Québec et qui prend pour toile de fond l'adolescence d'un gamin au père alcoolique.

 

Ce n'est pas vraiment un livre pour enfants, même s'ils gagneraient à la lire dès qu'apparaissent les premiers signes d'adolescence ; c'est une lecture formidable pour les adolescents, mais le meilleur moyen de leur donner envie d'y fourrer le nez est sans doute de la classer chez les adultes et, chez ces derniers, il y a tant de publications standardisées... qu'il faudra sans doute coincer ce projet atypique dans le rayon fourre-tout où l'on relègue en vrac les romans graphiques, les BD publiées par les indépendants et les albums hors formats qui dépassent des étagères.

 

Personnellement, je la mettrais en tête de gondole ou en piles près de la caisse. Même s'il n'y a pas de femmes à poil, de dragons à gros seins ou de reportage en immersion dans des pays voilés, il y a tant d'émotions dans ces pages, de nuances et de justesse, qu'on ferait une grosse connerie de passer à côté pour acheter le dernier volume de, euh, peu importe, on aurait tort de s'en priver, voilà.

 

 

Père défectueux

 

Louis est un grand gamin ou un jeune ado, allez savoir, il a un petit frère en tout cas, que tout le monde appelle Truffe, et vit en ville avec sa mère depuis la séparation de ses parents. Le père, lui, est resté à la campagne, dans la maison familiale, qu'il occupe seul avec ses bouteilles, son alcoolisme avéré et son chagrin infini. Parce qu'il pleure, le père, pas qu'un peu. Il pleure parce qu'il a bu, parce qu'il va boire, parce qu'il boit. Il pleure parce qu'il n'est sans doute pas le père qu'il voudrait être.

 

Et Louis doit grandir avec ça : avec la gentillesse de son père et son addiction qui prend toute la place, avec les silences et les sourires de la mère, avec l'envie aussi de parler à Billie dont il est amoureux et qu'il n'ose pas approcher. Puis la vie mélange un peu tout ça avec son goût immodéré pour mélanger les fils et embrouiller les cartes, ou l'inverse. Et Louis passe son temps, sur le seuil de la maison à tenter de repérer les flics en civil dans les voitures banalisées. Un loisir comme un autre, en attendant de grandir et de souffrir comme les tout le monde ?

 

 

Tandem de Québécoises

 

Ce n'est pas réellement l'histoire de « Louis et les spectres » qui fait vibrer les tripes, c'est la manière de la raconter, en finesse, par à-coups, avec juste ce qu'il faut de lumière sur les visages et d'ombre dans les recoins, pour qu'on sente la vie vibrer derrière les pages. Le tandem a déjà fait ses preuves avec un premier album intitulé « Jane, le renard et moi », qui a connu un large succès.

 

Fanny Britt au scénario parvient à évoquer avec tact les personnages, laissant assez de place aux lecteurs pour remplir les trous et se sentir proches d'eux ; Isabelle Arsenault avec son trait faussement naïf, ses bonshommes à grands yeux et ses hachures noires donne corps aux protagonistes et réussit, avec une admirable économie de moyens à faire sentir aussi bien la douceur de l'été que la froideur triste de la ville. Beaucoup de traits au crayon, des coups de gomme, des traces d'aquarelle ou de feutres : la dessinatrice passe d'une technique à l'autre pour garder les lecteurs en éveil d'un bout à l'autre de l'histoire. Britt et Arsenault maîtrisent parfaitement leurs techniques et la rencontre des deux s'impose comme une évidence.

 

Livre de saison

 

Il y a dans cette histoire une mélancolie sourde et des tonalités d'été mourant qui résonnent pleinement en cette fin de saison. Alors que les librairies sont submergées par la grande marée de la rentrée littéraire, c'est justement sur la rentrée des classes que s'achève ce livre. Après un été étrange, vient le temps du retour à la normale, de la reprise des cours et des semaines qui s'enfilent... Et des bons livres à découvrir sans attendre. Chez votre libraire, bien sûr, mais sans doute dans un rayon où l'on ne s'aventure pas assez. Grâce au travail éditorial de La Pastèque qui, depuis Montréal, fabrique des livres où l'émotion rayonne dans le monde entier.