Lunes birmanes : "Passer d'un enfer à l'autre"

Clément Solym - 26.06.2012

Bande Dessinée - birmanie - junte - répression


Lunes Birmanes n'évoque pas les drames de la Birmanie, mais des Birmans. La nuance est de taille. Sophie Ansel, journaliste, et Sam Garcia, dessinateur, donnent à voir l'enfer de la survie qui dure bien après la fuite hors du pays. Dans ce roman graphique, la liberté ne réside pas au-delà des frontières.  L'enfer y est plus avilissant encore en Thaïlande où « les poissons destinés au marché européen ont plus de valeur que [la] vie » de ceux que les passeurs ont vendus comme esclaves. Pour celui qui fuit, il y a encore le risque des geôles de Malaisie. Et la reconduite à la frontière quand les trafiquants n'exécutent pas ceux que l'on ne peut pas rançonner auprès des familles.

 

Ode à la liberté, ces Lunes ont le délicat hasard de sortir au moment où Aung San Suu Kyi fait escale en France dans sa tournée européenne. « Un gros livre qui a mis le temps à sortir ». Sophie Ancel parle de ce roman graphique comme un bébé à naître. Au travers de ses longs voyages au Myanmar, comme l'appelle la junte, et en Malaisie, la journaliste livre un récit que cristallisent des centaines de destins. Partout la violence et l'âpreté de la condition humaine.

 

De cette même école que Sfar et Trondheim, Sam Garcia donne une couleur pastelle à la forêt tropicale et aux longs mois de détention. Mais le panel chromatique adoucit à peine la sauvagerie dont est témoin Thazama, le héros du récit. Issu d'une des nombreuses ethnies, Thazama ne trouve que rarement le répit.

 

Ces rares instants de grâce s'incarnent dans la présence du grand-père qu'affectionne particulièrement la scénariste. « Personnage très présent dans les tribus birmanes », cette figure paternelle apporte l'espoir chrétien et la résilience bouddhiste, non sans l'esprit combatif de ces habitants de la forêt. « Au-delà des horreurs présentes dans le livre, ce qui m'a marqué, c'était cette force ».

 

Souvenir des colonies venues à la rescousse de la France en 14-18, ces grands-pères sont le rappel d'un passé commun. Et l'occasion cruelle de voir la naïveté de Birmans qui recherchent une paternité avec des héros de la Grande Guerre pour être exfiltrés en Europe.

 

 

En choisissant de se pencher sur les Zomis, la voyageuse relate aussi l'existence de minorités qui ne bénéficient pas de la médiatisation des Karens chrétiens. Mais plus encore, de mentionner un autre personnage de première envergure : la jungle. Nourricière dans les premières pages, elle devient très vite sinistre lorsqu'elle happe les dissidents rattrapés par les trafiquants. Et le témoin de l'absurde. Parmi les personnages que garde en mémoire Sophie Ansel dans l'élaboration de Lunes Birmanes, il y a Oo Min Soe.

 

Baptisé autrement dans le roman graphique, le petit garçon doit retrouver en Thaïlande un père qu'il n'a jamais connu. Cela n'aura jamais lieu. Thazama a beau rassembler le destin dévasté de nombreux Birmans, certains ne peuvent être racontés qu'en eux-mêmes. Ayant rencontré la mère de l'enfant, à nouveau enceinte, l'auteure raconte avec émotion cette croyance en une réincarnation de l'enfant assassiné. Un espoir dans la spiritualité que l'on retrouve tout au long des presque deux cents pages du livre.

 

Et dans son témoignage. Bouddhistes, chrétiens ou animistes, les Birmans ne dissocient pas l'espoir du combat d'Aung San Suu Ky. Si tous ne la partagent pas, la lutte non violente de la dame et sa volonté de rester en Birmanie a « porté une force, une volonté de continuer » pour ses concitoyens. Et de traverser d'autres épreuves. L'une après l'autre.

 

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