Malpasset, 1959 : un barrage s'écroule, la catastrophe commence

Thierry Saint Solieux - 03.05.2014

Bande Dessinée - catastrophes - témoignages - cause et effets


BD-témoignage plutôt que BD-reportage, Malpasset (Delcourt) de Corbeyran au scénario et Horne au dessin ravive des souvenirs un peu lointains, un peu confus, mais bien réels pour moi qui suis né dans le Nord de la France, quelques années après la catastrophe. 

 

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Le mercredi 2 décembre 1959 au soir, les habitants de Fréjus sont tranquillement installés devant la télé - pour ceux qui l'ont, ce qui est encore assez exceptionnel - ou la radio. Certains sont inquiets : le barrage de Malpasset, inauguré cinq ans auparavant est rempli à ras bord suite aux précipitations récentes. La suite leur donne malheureusement raison... 

 

Peu après 21 heures, la rupture brutale de l'ouvrage libère des millions de mètres cubes d'eau, formant une vague de 60 mètres de haut qui inonde la vallée et finit par atteindre Fréjus vingt minutes plus tard. La ville est dévastée, les morts se comptent par centaines et les sinistrés par milliers. Le pays entier est sous le choc, et l'élan de solidarité à la hauteur de la catastrophe.

 

De nos jours, Corbeyran est sollicité par son éditeur pour réaliser un album sur le thème des grandes catastrophes : originaire de cette région, il choisit de parler du drame de Malpasset, mais au fur et à mesure qu'il recueille les témoignages des rescapés, il ne sait plus comment raconter cette histoire. 

 

 

 

Changeant d'optique, il décide de proposer au lecteur une parole brute, une suite d'entretiens en face à face, pour dire simplement le choc et la douleur qui suit. Les personnalités sont diverses et la perception variable, car le plus jeune des survivants interrogés est né la veille de la catastrophe, tandis que les plus âgés ont une trentaine d'années au moment des faits. Dans Malpasset, chacune des vies est prise au même moment, celui du drame, avec les soucis du moment et les projets d'avenir, mais en un instant, tout bascule... 

 

Hommes et femmes racontent leur souvenir du drame, comment ils en réchappent, leur existence de sinistré dans les mois qui suivent. Autant de témoignages intimes et particuliers, mais qui touchent à l'universel : la vie est fragile et les récits collectés font prendre conscience des existences bouleversées, alors que le compte-rendu d'une catastrophe se contente en général de communiquer le nombre des victimes.

 

Malpasset, sur BDfugue.com

Les rescapés se voient mourir, voient leurs proches mourir, et doivent vivre avec cela. Pathétique ? Non, car les témoignages se succèdent, bruts, sans commentaire de la part des auteurs, comme une parole libérée chez un psychothérapeute. C'est répétitif comme une litanie, un ressassement inévitable de la douleur, où l'on retrouve les mêmes moments cruciaux, décrits avec les mêmes mots.

 

Le dessin est quasi photographique, et pour cause, la photo est la source du travail de Horne, ce qui est très remarquable : le dessin montre, ne raconte rien, c'est un support. Un choix risqué, mais qui fonctionne à merveille, les auteurs se faisant simples passeurs. Pourtant, aucune monotonie ne guette, grâce à un dispositif graphique semblable à celui utilisé par Philippe Squarzoni dans ses BD-documentaires, comme Dol ou Saison brune (Delcourt). 

 

Très régulièrement, les témoignages sont ponctués de cases simples et sobres, qui nous montrent sans aucun arrière-plan un objet du quotidien, un arbre, une voiture submergée et bien d'autres choses banales, mais qui s'apparentent presque à des pictogrammes, qui font sens et relancent l'intérêt en réveillant notre regard. Malpasset est un livre dense, qui se lit d'un bout à l'autre sans ennui, et vous émeut profondément.

 

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