MediaEntity, bande dessinée transmédia, débarque sur la toile

Clément Solym - 13.11.2012

Bande Dessinée - MediaEntity - BD - web


On sent que le monde de la bande dessinée frétille. Alors que les pontes du neuvième art, ceux dont la carrière est largement derrière eux, jouent les rapports de forces pour maintenir la rente qu'ils ont chèrement acquise auprès des éditeurs historiques (comme en témoigne le bras de fer entre une quinzaine d'auteurs Casterman et la maison Gallimard qui a racheté leur maison d'édition), les jeunes auteurs, en mal de contrats lucratifs, profitent de la liberté que leur offre leur statut précaire pour multiplier les projets innovants, en particulier sur le web.

 

En clair, faute de contrats juteux avec des éditeurs papier, la jeune génération d'auteurs BD doit redoubler de créativité pour exister dans un marché qui ne va pas bien (du moins du côté de la création, parce que du côté des ventes, on n'observe pas de crise particulière, juste l'éternelle surproduction éditoriale). Et elle n'hésite pas à le faire.

 

C'est ainsi que des projets numériques comme le Professeur Cyclope ou Mauvais Esprit ont germé. Ou que le titanesque projet Les Autres Gens a pu tenir le coup si longtemps, porté à bout de bras par un Thomas Cadène qui se dépensait sans compter. Et c'est aussi de cette façon qu'est apparue sur le web la bande annonce d'un projet BD transmédia mystérieux, intitulé MediaEntity. Les plus curieux ont pu accéder au site avant tout le monde dès vendredi dernier, mais c'est aujourd'hui, 13 novembre 2012, que le premier épisode a été rendu accessible à tous, et c'est une vraie réussite.

 

Kerviel s'emballe en bulles

 

L'histoire démarre devant l'écran d'un trader qui voit la balance de ses comptes sombrer horriblement dans le rouge. Son cœur s'emballe, la direction exige des explications. Pris de panique, il choisit de prendre la tangente. Toute ressemblance avec un fait divers récent de l'histoire bancaire de France serait une pure coïncidence.

 

Case1

 

 

À la fin du premier épisode, le trader rencontre en vieux bonhomme barbu qui lui explique, à demi-mot, que la mésaventure qui vient de lui arriver n'était sans doute pas si imprévisible qu'il le pense. La suite, en revanche, nous ne la connaîtrons pas avant la semaine prochaine, car, dans la bonne tradition des romans-feuilletons et des hebdos de BD traditionnel, c'est par épisode que les lecteurs doivent déguster ce récit, aussi transmédia soit-il.

 

 

Case2

 

 

Des images arrêtées mais qui bougent

 

Techniquement, on reste dans la lignée directe de la bande dessinée papier : cases et bulles sont lisibles directement sur le site, comme sur du papier imprimé. Ce qui change, c'est leur apparition, contrôlée par le lecteur, à l'aide des flèches du clavier ou de la souris. Les images et les textes s'affichent les uns à la suite des autres, successivement ou en surimpression, non plus par juxtaposition sur un même espace. Le résultat est matériellement plus proche de la présentation Powerpoint que de la planche de BD, le changement n'est donc pas léger, mais radical. 

 

Cette écriture web est extrêmement réussie et prend tout son sens dans les scènes d'action : fuite et course-poursuite. C'est vif, emporté et haletant. On verra si la technique porte de pareils fruits dans des séquences plus psychologiques, à l'aide de gros plans sur les visages, les traits et les regards.

 

 

case3

 

 

Le dessin lui-même, ultra lisible, est exalté, dans un expressionnisme proche de celui de Christophe Blain (aussi bien dans Quai d'Orsay que dans Gus ou Isaac le Pirate), où les difformités de visage et les libertés de mouvement amplifient la lisibilité et soulignent les humeurs. La colorisation très bleue de ce premier épisode, froid et emporté est très réussie, elle aussi. Le fond noir des pages web contribue d'ailleurs à l'impression générale de nuit et de solitude.


Difficile de deviner où le scénario va nous emporter par la suite. La barre est placée très haut après cette première fournée. Si l'on en croit la bande-annonce, MediaEntity articule sa trame sur la fragilité des identités numériques. Sans cesse connectés à nos mobiles, nos portables, et aux réseaux, nous ne sommes plus que des uns et des zéros. Des données que l'on peut aisément manipuler et déformer. Faudrait-il vraiment devenir invisible pour retrouver sa liberté ?

 

C'est ce que nous découvrirons peut-être la semaine prochaine... si nous nous connectons au site MediaEntity, bien entendu.


En attendant, on peut revoir la bande annonce et plonger dans les premières cases.