Monde post-moderne : le 12 septembre, ou la civilisation

Clément Solym - 27.08.2011

Bande Dessinée - attentats - terrorisme - commemorer


Reconnaissons que l'éditeur Casterman contribue à élever la Bande dessinée à force d'initiatives originales et créatives. Dans les années 80/90, la revue "A Suivre" s'illustrait déjà par sa ligne éditoriale ambitieuse et une approche de recherche graphique innovante. Cette semaine, Casterman coédite avec France Info un OVNI : Objet Visuel Non identifié...

Textes, articles et dessins de presse, interviews, bandes dessinées (et même des « pastilles sonores » diffusées sur France Info à la sortie de l'album) : voilà de quoi est fait 12 septembre, l'Amérique d'après de Pascal Delannoy et Jean-Christophe Ogier, respectivement ex-directeur et chroniqueur BD de France Info.


12 Septembre, l'Amérique d'après
sur BDfugue.com
Dix-huit artistes et journalistes de différentes nationalités donnent leur vision de l'Amérique, dix ans après le 11 septembre, et l'on parle au moins autant de l'attentat et de ses conséquences militaires directes que de la crise économique actuelle !12 Septembre fonctionne sur le principe de la correspondance entre les participants ou les disciplines. Nous avons ainsi les regards croisés de Plantu et Daryl Cagle (membres de Cartooning for peace, internationale de dessinateurs politiques) faisant se répondre leurs personnages récurrents : Ben Laden, l'Oncle Sam, G.W. Bush...

Leur contribution me paraît surtout intéressante en ce qu'elle montre en quelques pages l'évolution en partant de l'empathie totale dans la foulée de l'attentat, pour arriver à la circonspection vis-à-vis d'Obama, en passant par la révolte face aux abus de l'administration Bush et aux conséquences de l'affaire des caricatures de Mahomet...

Nous avons aussi un échange de lettres entre Jean-Luc Hees et Roger Cohen, éditorialistes distingués, avec en contrepoint les dessins de Jul, grinçant comme on l'aime !
 Miles Hyman et Jérôme Charyn, l'un sous forme de BD et l'autre dans une courte nouvelle, explorent un lieu emblématique - Manhattan - au plus fort des années Bush...


J'en finis avec la partie textuelle en vous encourageant à lire l'avant-propos de Russel Banks. Se présentant comme une lettre à son petit-fils à lire dans 30 ans, l'auteur y dresse un portrait de l'Amérique du futur (et plus largement de la planète entière) d'un pessimisme terrible, d'une noirceur sans espoir !


Quant au grand Joe Sacco, il renonce à la BD-reportage où il excelle (souvenons-nous de Gaza 1956) pour recourir à la Science-fiction... Non ! A l'anticipation, hélas ! Sa vision de Washington en 2060 paraît abominablement réaliste, bafouant les principes édictés par les grands hommes de la Nation, dont un Abraham Lincoln fantoche répète mécaniquement le discours à la fin de son récit... Au passage, Sacco bat en brèche l'idée que la Chine sera la puissance dominante dans le futur !


A l'ombre des tours mortes
sur BDFugue.com
Enfin, je terminerai en vous invitant à lire le texte... d'un auteur de BD ! Étonnant, non ? Mais Art Spiegelman n'est pas que cela : à l'instar de Woody Allen, c'est un New-Yorkais amoureux fou de sa ville, qui nous offrit il y a quelques années la somme de ses angoisses et de ses souffrances liées au 11 septembre dans un livre-objet hors-norme : A l'ombre des tours mortes (Casterman).

Empruntant au style graphique des dessinateurs de la période 1930-1940, il y établit un parallèle entre l'Amérique de la Grande Dépression et celle de l'administration Bush, marquées par le repliement sur soi et le bellicisme, dénonçant un gouvernement obsédé par l'idée de vengeance, et non par la recherche de la justice...

Un grand livre politique !