Oriol et Zidrou vendent la peau de l'ours

Clément Solym - 24.07.2012

Bande Dessinée - Oriol - Zidrou - Peau


On oublie parfois que pour donner naissance un bon album de BD, il ne suffit pas de trouver une bonne histoire et un bon dessinateur. Il faut surtout amener le bon scénariste à travailler pour le bon dessinateur qui lui correspond. Quand on travaille dans la BD réaliste ou la BD d'humour, les tandems ne sont pas difficiles à former, ils sont même bien souvent interchangeables, on le voit sur les trop nombreuses séries publiées en rafales, où les mêmes personnages sont priés de se faire dessiner par une bande d'esclaves de la planche à dessin, eux-mêmes sommés d'être fidèles à la bible de la série ou de changer de boulot.

 

Mais une fois que l'on sort des sentiers battus et que l'on choisit des scénarios plus intimistes et un dessin plus personnel, les couples sont bien plus compliqués à former.

 

Zidrou est un scénariste tout-terrain, capable de produire des gags locomotives comme dans sa série phare (L'élève Ducobu, sur laquelle on ne s'étendra pas) aussi bien que des projets plus ambitieux (par exemple la série Protecto, chez Dupuis), voire même des projets personnels hors formats standards très intéressants (ainsi cet album au titre impossible à retenir et à prononcer à voix haute sans reprendre sa respiration : « La vieille dame qui n'avait jamais joué au tennis et autres nouvelles qui font du bien »).

 

C'est dans cette dernière veine qu'il faut situer « La peau de l'ours », histoire de la vie d'un mafieux, Don Palermo, telle qu'il la raconte par épisodes à un jeune homme qui vient lui rendre visite dans sa villa, perchée en haut d'une île. Quand il était gamin, aux États-Unis Don Palermo a vu le parrain de la mafia locale, Don Pomodoro tué à bout portant, devant ses yeux, l'ours avec lequel l'enfant avait grandi et qui était sa source de subsistance.

 

Couverture la peau de l'ours

De cette scène d'ouverture tragique découle un destin balisé de meurtres et de cœur meurtri, où l'honneur, la loi du plus fort et la noblesse de cœur tirent chacune de leur côté pour faire basculer le parcours de Don Palermo, fidèle en amour comme en rancune. Chaque matin, le jeune homme monte à la villa pour lire l'horoscope au vieux Don Palermo mais petit à petit l'intimité et les aveux impudiques créent une relation bien plus intense, où le parrain, par son histoire, aide le jeune gaillard à régler les problèmes de sa propre vie.

 

L'album repose entièrement sur une galerie de personnages hors du commun. Il oscille entre le récit de genre (du polar bien noir, façon règlement de compte) et une vision plus poétique du monde. Il fallait dès lors un dessin aussi habité que celui d'Oriol pour donner de la texture aux protagonistes et une luminosité éclatante à cette histoire qui ne sombre jamais complètement dans la noirceur.

 

Le dessin d'Oriol, dessinateur espagnol qui a travaillé pour le cinéma d'animation et enseigne le dessin numérique, rappelle celui de Nicolas de Crécy, pour la silhouette des personnages surtout et pour leurs caractéristiques physiques, mais son trait est plus dépouillé - plus encore pour les décors, d'ailleurs - et son traitement de la couleur, particulièrement réussi, cherche souvent davantage l'efficacité que la virtuosité. Ce sont les grands à-plats de ciel bleu qui rendent l'album si tonique. Ils contrent les effets sanglants du rouge tomate et la décrépitude des marrons récurrents.


 

 

On referme l'album avec l'impression que ces deux auteurs étaient faits pour travailler ensemble : leurs univers se conjuguent si naturellement et se complètent si bien qu'ils donnent envie d'en lire encore plus du même tandem.