Paysage après la bataille, par Lambé et de Pierpont : panser les blessures

Nicolas Ancion - 20.02.2017

Bande Dessinée - paysage après bataille - Lambé de Pierpont BD - panser blessures guerre


En scène d'ouverture, il y a cette peinture monumentale, représentant un paysage de bataille. On y voit des soldats charger à cheval, sabre au clair, sur fond de canonnade, mais surtout des corps joncher le sol, ceux des bêtes comme ceux des hommes, définitivement tombés au champ d'honneur.

 

 

 

Face à ce spectacle impressionnant, une visiteuse se tient debout à côté de sa valise à roulettes. C'est elle, Fany, que nous allons suivre jusqu'au camping résidentiel, où elle va s'installer, avec ses secrets et ses silences. Et déambuler dans ce « Paysage après la bataille » qui remporté le Fauve d'Or il y a quelques semaines au Festival d'Angoulême. Il est signé Eric Lambé et Philippe de Pierpont, publié en coédition par Fremok et Actes Sud BD.

 

Le silence qui suit la bataille, c'est encore la bataille

 

Fany, le personnage central de cette fresque, n'aime pas répondre aux questions des voisins du camping. Ils ne sont que quelques-uns à habiter dans les caravanes en plein hiver et ce ne sont pas des bavards : un couple de retraités, un chasseur barbu et le propriétaire qui semble développer une passion pour les puzzles paysagers. Chacun vit dans son petit domaine et ne se frotte aux autres que de loin.

 

Cela convient à Fany, qui aime laisser son regard errer, d'un merle à un chien, d'un bosquet d'arbre à l'entrée d'une caravane ouverte et, plus encore, son esprit divaguer entre ce qu'elle voit et ce qui la travaille intérieurement, entre les lieux qu'elle habite et les décors qui la hantent. Un peu à la manière d'un militaire qui reviendrait du front, en vie, mais certainement pas indemne, tourmenté par les scènes de violence auxquelles il a assisté, par la mort qu'il a côtoyée.

 

Mettre des images sur l'absence de mots

 

Réduire cet album à l'histoire qu'il raconte serait bien injuste. Philippe de Pierpont signe un scénario ciselé, qui réduit les paroles au strict nécessaire, préférant donner à voir les corps, les objets et les actes, prenant le temps de souligner les échos visuels, les traces laissées par les gestes posés, les pas dans la neige, les rides à la surface de l'eau, l'affiche d'un combat de boxe joué des années plus tôt, quand ce n'est pas une tombe qui évoque à la fois l'être vivant et son absence définitive. La mort, dans cet album n'est en rien une disparition, plutôt une obsession. Tout comme la violence, celle de la chasse, de la guerre, de la boxe... et de la circulation routière.

 

Pour mettre en image cette épopée de l'absence, Eric Lambé semble avoir soupesé chaque trait, pour réduire son dessin à l'essentiel : le contour des corps, des vêtements, des bâtiments. Des masses de teintes proches, placées sur la page, qui font sens sous le regard du lecteur et se répondent, de case en case.

 

Même si le dessin semble épuré, il ne s'agit en rien d'un appauvrissement graphique. Au contraire, par la répétition des motifs dans les cases, par un jeu très réussi de juxtaposition d'images (celles de la bataille, principalement, dont les motifs fonctionnement comme des reflets symboliques des scènes dramatiques de la vie quotidienne), le dessinateur parvient à faire coexister le présent des personnages et le passé qui ne les a jamais quittés.

 

 

Un oiseau noir toujours en vie

 

Plutôt que discourir sur le deuil, les auteurs ont préféré évoquer les chemins qu'il emprunte et les traces que le passé dessine dans le présent. À la manière du projet initial du Mouvement surréaliste, cet album parvient à donner à voir les relations fortes qui unissent le rêve et la réalité, le mensonge et la vérité, le passé et le présent. C'est un enjeu ambitieux, qui exige un talent de narration et d'évocation, mais aussi une grande maîtrise des rapports qui se nouent entre les lecteurs et les images sur la page.

 

Le rôle du lecteur dans ce projet est en effet crucial : c'est à lui de construire, par son regard et les échos que suscitent les dessins entre eux, le sens et les émotions qui traversent les personnages. Cet album déroutera sans doute ceux qui ont été habitués à survoler les planches de BD sans prêter attention à autre chose qu'à l'histoire qu'elles résument : pour savourer pleinement ce « Paysage après la bataille », il faut y déambuler avec lenteur et attention, comme on contemple un tableau monumental dans un musée.

 

Exactement comme Fany le fait dès la première case du livre, ou comme le merle, tout noir, qui, de son oeil rond, scrute l'héroïne et les décors, avant de repartir comme il est venu. On saisit alors à quel point cet album est aussi ambitieux que réussi.


Pour approfondir

Editeur : Actes Sud
Genre :
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782330069988

Paysage après la bataille

de Lambe, Eric ; Pierpont, Philippe De(Auteur)

L'auto-radio passe Blackbird, Fanny roule vers son ultime refuge, un camping/caravaning sous la neige. Là, avec l'aide des derniers habitants du lieu, elle tentera de chasser ses oiseaux noirs et de soigner ses blessures.

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