Perdre le (Grand) Nord et le Sud

Clément Solym - 31.10.2013

Bande Dessinée - Esteban - Matthieu Bonhomme - Jorn Riel


Les grandes séries sont comme les meilleurs vins : alors qu'on les croyait déjà parfaites, elles bonifient encore avec l'âge. Est-ce le froid qui les conserve ? L'isolement des pôles qui favorise la maturation ? On le croirait quand on découvre les deux dernières livraisons des racontars de Jørn Riel chez Sarbacane et le nouvel épisode des aventures d'Esteban chez Dupuis.

 

La chasse aux histoires

 

Après avoir dessiné deux tomes bien au chaud à sa table de dessin, Hervé Tanquerelle est cette fois parti en expédition avec Jørn Riel jusqu'au Groenland, histoire de vérifier si la neige était blanche, les ours bien polaires et les chasseurs fins saouls à la fin de la nuit. Je ne pense pas que ce déplacement puisse être tenu pour responsable de l'incroyable maîtrise dont le dessinateur fait montre dans ce troisième album presque aussi épais que les deux précédents. Le dessin était déjà d'une énergie incroyable dès les premières cases du premier tome. Cependant, on sent que Tanquerelle dessine désormais ces hommes et leur solitude comme il croquerait le vieux pommier au fond de son jardin. Il connaît ses personnages jusqu'à la dernière ride et la plus petite lueur de folie qui éclaire la surface de leurs yeux humides.

 

Un petit détour et autres racontars, sur Chapitre.com

 

 

Difficile de débusquer ce qui rend ces courts récits si attachants. Beaucoup de choses, sans doute, à commencer par les racontars de Riel eux-mêmes, tissés dans les mensonges les plus épais, la fierté mal déplacée et la mauvaise foi à toute épreuve. Les traits de ces bonshommes y sont pour beaucoup aussi, tirant selon le personnage vers l'un ou l'autre des codes standardisés de la BD franco-belge, Valfred a le gros pif aviné des Gaulois d'Uderzo, le Lieutenant Hansen a l'allure d'un Francis Blake façon Jacob. Enfin, il va sans dire, le découpage en bande dessinée, qui se permet à la fois les bavardages interminables et les très longs silences de glace, imprime un rythme de lecture envoûtant à ces récits d'affabulateurs qu'il ne faut rater pour rien au monde. Et si vous avez loupé les deux premiers volumes, ce n'est pas grave, les courtes histoires dont ils sont composés peuvent très bien se lire et se relire dans le désordre.

 

Libre d'être prisonniers

 

C'est dans le même grand froid que l'on retrouve Esteban, l'un des héros les plus réussis de la BD tout public de la dernière décennie. Gamin de sang indien caserné dans un monde de rudes marins, il poursuit ses aventures dans les froids polaires. Nous l'avions laissé à bord d'un bateau qui s'éloignait des côtes suite à l'incroyable évasion d'un bagne en terre glacée, à la fin du tome 4. C'est là que nous le retrouvons, en bien mauvaise posture, poursuivi par les autorités qui cherchent à mettre le grappin sur ces bagnards en cavale et obligé d'accoster sur des terres hostiles, où les indiens ne voient pas d'un bon œil débarquer cette bande de blancs barbus.

 

Mathieu Bonhomme réussit une nouvelle fois son ambitieux projet. Dans ses planches, les étendues glacées et la mer presque aussi froide forment les murs d'une nouvelle prison. Loin de s'éloigner en terrain dégagé, les fuyards se retrouvent coincés dans une forme de huis-clos, entre les autorités d'un côté et les indigènes de l'autre. Bonhomme profite de cette mise sous pression pour dévoiler de nouvelles facettes de personnages qu'on avait croisés dans l'album précédent, comme l'épouse du directeur de la prison.

 

De la grande aventure, une fois de plus, parcourue avec l'énergie du désespoir et l'impression permanente de jouer sa survie sur chaque choix posé dans l'urgence.

 

Esteban T5, Le sang et la glace, sur Chapitre.com

 

Il serait injuste de ne pas signaler ici aussi à quel point le dessin de Bonhomme est désormais un vrai classique, dans un registre semi-réaliste qui parvient à rappeler quelques grands maîtres de la BD franco-belge tout en imposant un trait gras très contemporain. Une sorte de Cuvelier qui aurait pris un coup de jeune et n'aurait peur de rien. Surtout pas de plonger ses personnages dans la brume puis la fumée, l'eau glacée puis le feu.

 

A l'approche de l'hiver, on ne peut que conseiller ces deux séries vraiment hors du commun, à la fois touchantes et drôlement dépaysantes.