Pierre de cristal, de Frantz Duchazeau : l'enfance a jamais révolue

Nicolas Ancion - 13.05.2017

Bande Dessinée - Pierre de cristal Frantz Duchazeau - enfance révolue passé - Editions Casterman


Après un album très réussi sur un exploit d'adolescence (un road trip à mobylette pour assister à un concert de la Mano Negra, raconté dans l'album « La Main heureuse », dont Actualitté vous dit du bien ici), Frantz Duchazeau remonte le fil du temps jusqu'à l'enfance, pas si tendre que ça, dans les années 70, entre la télé, la nature impressionnante et des parents qui semblent au bord de la rupture.



 

Pierre, le héros de « Pierre de cristal » (publié dans collection Écritures de Casterman) est hanté par une question qui ne peut trouver de réponse : « Pourquoi la vie est-elle condamnée à disparaître ? ». Pourquoi l'équilibre et la complexité des choses, leur beauté en quelque sorte, sont-ils fatalement éphémères. Le monde ne pourrait-il pas rester éternellement figé dans ces instants insouciants de l'enfance. Les parents doivent-ils se séparer, les insectes mourir, la race humaine s'éteindre et les enfants se battre, comme des chiens, comme des adultes ?
 


 

Que ce soit dans les jeux avec ses petits soldats, dans ses explorations de la nature et des cristaux, Pierre se sent pareil aux héros de son feuilleton télé préféré, « L'âge de cristal », condamnés à mourir à 30 ans ou à passer dans un autre monde, celui de la résistance et de la clandestinité. Mais la vie n'est pas une série télé, le malheur ne surgit pas à heure fixe, il frappe parfois au moment où on l'attend le moins, sous le soleil d'été, en plein après-midi.

 

Petit Pierre deviendra grand

 

Dessiné en noir et blanc comme les albums précédents de Duchazeau, « Pierre de cristal » sonne juste de la première à la dernière case : il parvient à conserver en permanence le fragile équilibre entre voix du narrateur qui commente sa propre enfance, dessin à l'encre noire plein de justesse (notamment dans le rendu de la lumière et de son effet sur les personnages) et éblouissements passagers, forme de fulgurances qui, l'espace d'un instant, donnent à croire que le temps ne file pas si vite qu'on ne le pense, que l'éternité, dans la lumière figée, est à portée de regard.

 

Car la problématique de cet album est bordée dès les premières case : il s'agit pour Duchazeau de tenter, en mettant des mots et des images sur la fugacité de l'enfance, de comprendre à la fois ce qui s'est définitivement perdu de ces instants révolus et ce qui a traversé le temps. Loin de se limiter à une entreprise de nostalgie, d'évocation bienheureuse des instants qui ne sont plus, l'auteur fait peser sur le gamin qu'il était le poids de l'irréversibilité.

Avec pour figure centrale le couple de ses parents, à la fois uni et proche de la fin, dans un équilibre précaire, tissé de non-dits, d'acceptations et de renoncements. Est-ce que grandir, c'est renoncer ? Est-ce que choisir c'est faire une croix sur ce qu'on rejette ? Est-ce que vivre, c'est encaisser les coups imprévisibles ?
 


Ces thèmes sont universels bien sûr et Duchazeau ne prétend pas leur apporter une réponse définitive ; au contraire, les questions traversent l'album de part en part, au point qu'elles accompagnent encore le lecteur une fois la dernière page tournée.

 

Le cristal vire au noir

 

Reste qu'en choisissant l'image d'un minéral, un cristal de quartz, comme précieux cadeau légué par le père, à un gamin passionné par un feuilleton télé, où des adultes explorent des mondes inconnus, faisant sans cesse face au danger, l'auteur-dessinateur plonge au cœur de la question de l'éternité, de ce qui résiste ou non au passage du temps, au glissement de l'enfance à l'âge adulte.

Dans la vie du petit Pierre, le cristal de quartz est à la fois le moteur qui fait tourner les montres de son père horloger et la trace tangible que le cristal qui donne son titre à la série télé existe bel et bien. Et qu'un monde d'aventures est possible, si l'on tente d'échapper à la mort, comme les héros du feuilleton.

 

L'enfance est un sujet inépuisable et cet album très réussi ira rejoindre quelques autres pépites sur le même thème : « Le petit Christian » de Blutch (L'Association), « Sutures » de David Small (Delcourt) ou encore « Leçon de choses » de Grégory Mardon (Dupuis). Et donne par ailleurs envie de les relire tous les quatre.

 

Je vous laisse, je vais m'y mettre tout de suite.