Pierre Goldman, la vie d'un autre : Moynot mène l'enquête

Clément Solym - 13.02.2012

Bande Dessinée - Moynot - Pierre Goldman - Paris


C'est l'un des phénomènes intéressants de ces dernières années : la bande dessinée s'aventure toujours plus avant sur les terres du journalisme. Si on a beaucoup parlé des auteurs reporters, notamment grâce aux albums exceptionnels de Joe Sacco, de Guy Delisle ou de Chapatte, qui donnent à lire et à voir l'état du monde dans lequel nous vivons, d'autres auteurs penchent plutôt vers le journalisme d'investigation. Emmanuel Moynot signe ainsi chez Futuropolis une brique extrêmement documentée sur la vie et la fin tragique de Pierre Goldman, fils de résistants juifs, militant d'extrême gauche, braqueur de petits commerces, devenu écrivain lors de ses longs séjours en prison.

 

C'est le 20 septembre 1979 que Pierre Goldman est assassiné par un commando qui revendique son geste sous l'étiquette « Honneur de la police ». Six jours plus tard, 15000 personnes accompagnent la dépouille du gangster écrivain au Père-Lachaise. Dans la foule figurent notamment Simone Signoret qui le soutient de longue date, Régis Debray, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir ou encore Serge July. Les assassins, eux, ne seront jamais retrouvés par la justice. Seul un documentaire diffusé sur Canal + il y a deux ans a réussi a interviewer l'un d'entre eux.

 

Arrêté en 1970 pour un double meurtre commis en plein Paris, Goldman a clamé pendant près de dix ans son innocence, au cours de deux procès très médiatisés, qui ont abouti à sa condamnation en première instance à Paris, puis à son acquittement à Amiens. La famille des victimes décédées ainsi qu'un policier blessé par balle ont bien du mal à accepter ce second verdict. Au point de commanditer le meurtre du suspect innocenté ? Ne faut-il pas chercher plutôt une explication à ce règlement de compte du côté des aventures vénézuéliennes de Pierre Goldman ?

 

Couverture de PIerre Goldman chez Futuropolis

Trente-deux ans plus tard, la vérité n'a jamais été établie sur ce crime : si on a mis la main sur un des trois assassins, on ne sait avec précision pour quelle raison ils ont agi, ni, surtout, qui a commandité leur geste. Moynot ne répondra pas à cette question, pas directement, du moins.

  

Fasciné par la lecture des « Souvenirs obscurs d'un Juif polonais né en France », le premier livre que Goldman a écrit en prison, Emmanuel Moynot se met en tête non pas d'établir la vérité mais de rassembler dans un album une bonne partie des informations disponibles pour établir « une » vérité, celle qui pourrait être celle de Goldman, narrateur de sa propre histoire. A défaut de pouvoir l'interroger, Moynot recueille les témoignages de ceux qui furent ses proches, compulse les livres écrits par Goldman, fouille sa correspondance et des centaines de coupure de presse de l'époque.

De ce long travail d'enquête, il tire un épais album de plus de deux cents pages, passionnant, même pour ceux qui, comme moi, n'avaient jamais entendu parler de cette affaire et n'ont qu'une vague idée de ce que pouvait être le militantisme en France avant et après 1968.

 

A travers le portrait de Goldman, c'est en effet toute une époque que Moynot fait revivre, tantôt en bulles et en images, tantôt en longues interviews annotées, très détaillées, qui laissent la place au doute et à la nuance.

 

Le livre alterne ainsi les planches classiques où Goldman lui-même raconte différentes étapes de sa vie (de nombreuses planches sont ainsi la mise en image de propos tirés de ses livres) et les interviews en texte manuscrit, où des coupures de presse et des photos redessinées illustrent les témoignages des amis du disparu.

 

Planche intérieure de l'album

 

 

Faut-il rappeler que le dessin d'Emmanuel Moynot s'inscrit dans l'héritage direct de Jacques Tardi ? Sa patte colle parfaitement aux décors et aux événements relatés dans le livre : Paris et ses quartiers, les braqueurs de petits commerces, les gendarmes, les révolutionnaires et contre-révolutionnaires, les tribunaux aussi, sont des décors et des personnages taillés à la mesure de ces images en noir et blanc, encrées en nuances de gris, tout droit sorties d'un polar politique aux infinies ramifications.

 

L'enquête elle-même, qui occupe les 166 premières pages du livre, est suivie de deux documents difficiles à trouver aujourd'hui, deux articles parus en 1980 dans la revue Temps Modernes. De quoi compléter en détail ce reportage BD fouillé et captivant.




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