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Post-Mortem de Pierre Maurel : les morts ont tous la même peau

Clément Solym - 05.03.2012

Bande Dessinée - Post - Mortem - Pierre


Les morts-vivants ne sont pas tous assoiffés de cervelle fraîche : certains sont revenus à la vie pour accomplir les tâches de routine que les humains n'ont plus envie d'endosser. Tel est le contexte dans lequel se déroule « Post Mortem », le nouvel album de Pierre Maurel, publié chez Bayou. Ça tombe bien : les zombies sont à la mode, on les voit pousser et se faire repousser dans tous les coins en ce moment, en bulles, en séries télés, en romans amochés. L'approche de Pierre Maurel est assez particulière pour sortir du lot : dans son récit, les ressuscités ne sont au fond qu'un prétexte pour mettre en lumière le comportement des autres, les "vrais" humains, ceux qui se régalent dès qu'on leur offre un bouc émissaire à pointer du doigt ou à défoncer à la batte de base-ball.

 

Au début de « Post Mortem », on découvre trois jeunes gens en pleine répétition avec leur groupe de rock dans un entrepôt : une fille et deux gars. Mais voilà qu'en rentrant chez lui à vélo, Jérémie se fait renverser par une voiture. On l'amène dans le coma à l'hôpital, mais c'est sans espoir. La famille n'a plus vraiment le choix... Elle signe le document administratif et Jérémie peut quitter la chambre, remis sur pieds, mais en sale état. Comme tous les autres ressuscités artificiels, il bave beaucoup, bégaie et est ralenti dans tous ses gestes. Il est juste bon à se faire exploiter dans une usine de pneus. Ses amis ne le laissent pas tomber. Ils l'hébergent et tentent de le protéger.

 

La tâche n'est cependant pas simple dans ce monde où les morts-vivants sont tenus pou responsable de tous les maux de la société. La télé annonce même que l'un d'entre eux a été retrouvé brutalement assassiné... La chasse aux moins que rien a commencé. Des milices spontanées descendent sur la ville pour casser du zombie et expulser du pays cette main-d'œuvre à bon marché. Protéger Jérémie, c'est se mettre en danger. Les deux amis luttent-ils pour leur propre vie ou pour la survie de leur bassiste ?

 

Comme dans ses précédents albums, Pierre Maurel prend pour point de départ une hypothèse de politique-fiction, à première vue parfaitement imaginaire, mais très proche tout de même de polémiques réveillées ces dernières années par les raccourcis des politiciens populistes. Le dessinateur-scénariste utilise les morts-vivants pour mettre en lumière les rapports de force en jeu dans notre société. Si dans "Post Mortem", les morts sont ramenés à la vie, on comprend aisément que ces laissés pour compte qui font tourner la machine économique sans avoir droit ni à un toit ni à la sécurité, encore moins à la justice, ressemblent étrangement à certaines catégories de la population de nos pays. Peu importent, qu'ils soient noirs, tziganes, beurs ou en putréfaction : l'essentiel est qu'ils soient identifiables et qu'on puisse les montrer du doigt puis les exploser à la barre de fer.

 

 


Pour cette nouvelle publication, après des années de noir et blanc, Pierre Maurel fait appel au technicolor. Loin de se lancer dans une débauche d'effets, il mise sur une colorisation sobre et sombre, qui colle bien au cadre de son récit. La teinte verdâtre permet aisément d'identifier les morts-vivants, les couleurs glauques rendent assez bien l'atmosphère oppressante de cette ville où les musclés ont décidé d'en découdre avec les travailleurs sans grade et les ombres de cette campagne décharnée où l'on n'est à l'abri ni dans les bois ni dans les champs. On sent que Maurel a particulièrement soigné ses cadrages et sa mise en scène, pour que le lecteur soit happé par le récit, comme dans une série télé.

 

Cela marche comme sur une planche à roulettes, à tel point qu'arrivé à la dernière planche, on a le sentiment de voir défiler le générique du premier épisode. À quand la suite, maintenant que le pilote a démontré que le concept est bon ?